France Telecom : une affaire d’hommes

La vague de suicide chez France Télécom est un exemple dramatique, la pointe de l’iceberg d’une véritable épidémie silencieuse, et méconnue qui frappe prioritairement les hommes. Parmi les 24 suicides recensés, 23 dont le dernier, sont des hommes dans une compagnie dont 37 % du personnel est féminin. La pratique clinique relayée par l’épidémiologie psychiatrique nous indique clairement que les hommes sont aujourd’hui prioritairement vulnérabilisés par un environnement qui leur échappe et qui altère leur image. Face à une réalité spatiale menaçante qui nous concerne tous, ils réagissent de manière plus impulsive et plus violente.

Une épidémie sexuée

La clinique psychogéographique actuellement émergente permet de resituer le supposé déclin des hommes dans un contexte environnemental. Les hommes subissent de façon draconienne les altérations du milieu, car tendanciellement, ils entretiennent avec l’espace un rapport de maîtrise, de confrontation et parfois d’asservissement, bref un rapport d’extériorité. La pratique clinique notamment à l’urgence où j’exerce depuis 30 ans permet de confirmer ce que l’épidémiologie nous apprend statistiquement : la déstabilisation environnementale provoque chez les hommes un véritable séisme physique qui se manifeste en termes de fatigue, d’épuisement, d’irritabilité ou de violence. Lorsqu’ils sont en état d’apesanteur, sinon un vague sentiment de « blues », ils sont incapables d’individualiser tristesse ou désespoir, qui sont les dernières balises de détresse signalant l’imminence d’un danger. Un danger d’autant plus grand que leur réalité, leur espace et leur image s’effondre, rupture, chômage, faillite, maladie, aujourd’hui simple vieillissement. Ils se retrouvent individuellement fragilisés dans un contexte où le statut des hommes perd sa légitimité et que son image, notre moderne narcissisme, se dégrade ou s’altère. La « virilité » fragilisée dans les sociétés post modernes par l’évolution des mœurs se retrouve au niveau planétaire, partout impuissante à s’imposer dans des univers aujourd’hui en plein bouleversement. Le tragique décompte des suicides d’hommes relève clairement d’une hypersensibilité aux transformations et menaces qui pèsent sur nos environnements. Les faits sont clairs.
Une épidémie territoriale

L’O.M.S. fait état non seulement en Occident, mais aussi en Chine, au Japon et en Afrique, de trois suicides d’hommes pour un de femme, en France l’Inserm révèle que les trois quarts des suicides sont commis par des hommes. Nous sommes aujourd’hui mondialement frappés par une véritable épidémie de suicide qui touche, les jeunes hommes dont c’est la première cause de décès, mais aussi les hommes a l’automne de la vie. Cette épidémie meurtrière qui frappe la planète n’est pas répartie géographiquement de manière équitable. Elle touche prioritairement les territoires les plus instables où instabilisés. Régions déshéritées souvent éloignées. À titre d’exemple, en Espagne, des études indiquent qu’en Galicie, depuis 30 ans, le taux de suicide parmi les jeunes adultes a augmenté de 15 % dans les régions les plus démunies. Des études épidémiologiques de l’OMS ont pu établir une progression de cette courbe ascendante des suicides des hommes en relation avec la détérioration de leurs conditions de vie. Ces disparités territoriales dans le monde rural comme dans le monde industriel, se retrouve aujourd’hui au sein même de nos métropoles mondialisées. Une récente étude de Statistique Canada nous apprend qu’à Montréal, , indépendamment des revenus ou des aléas familiaux, les adolescents des quartiers pauvres risquent quatre fois plus de se suicider que ceux des quartiers riches. Le quartier lui-même a un effet néfaste, « la pauvreté du quartier est un facteur de risque en soi ». Au centre-ville, parmi les jeunes itinérants aux prises avec les rigueurs de la rue, le taux de suicide médian est multiplié par trois. Ce triste décompte Inégalitaires se retrouve selon des intensités diverses a Paris mais aussi dans toutes les métropoles planétaires, ou ghettos, quartiers et banlieues déshérités sont naturellement les plus à risque.
Une épidémie intime

Ce n’est pas seulement la détérioration des environnements collectifs qui placent les hommes en situation de danger mais aussi la brutale dégradation de leur propre milieu de vie. En témoigne, la vague de suicides dans les prisons françaises notamment chez les plus jeunes détenus aux courtes peines. Pour les auteurs spécialisés, la population carcérale présente un taux de suicides masculin de quatre à onze fois, plus élevés qu’en milieu naturel et il tend à augmenter pour l’ensemble des pays. De la même manière, les fermetures ou réorganisation d’entreprise qui bouleversent la vie de milliers de travailleurs, s’accompagnent a chaque fois de tragédies individuelles. La vague de suicides chez télécom n’est pas isolée, a Montréal, ou j’habite les exemples sont nombreux, des suicides sont survenus en banlieue dans des entreprises déstabilisées chez GM, chez Seagram et chez Alcatel dans l’est de la Métropole. Ces suicides viennent toujours assombrir une situation déjà tourmentée pour tous. Les victimes de la nouvelle économie mondialisée éprouvent un sentiment d’impuissance destructeur qui les ronge, quand pour beaucoup leur rôle de pourvoyeurs est brutalement compromis Ils se sentent trahies par des employeurs pour qui elles ont été de loyaux collaborateurs pendant une bonne partie de leur vie. Un abandon que vivent ceux dont la sphère privé se dérobe, faillites mais surtout ruptures. Ces effondrements individuels sont la scène eux aussi de destruction, suicides bien sur mais aussi meurtres dont malheureusement les femmes sont les premières victimes. Tragique méprise.
Des alliées naturelles

Si les hommes représentent 80% des suicides, les femmes constituent 75% des tentatives. Les statistiques sont là aussi universelles mais inversées : trois femmes pour un homme. Sans méconnaitre, les tragédies qu’ils incarnent, ces scénarios cliniques sont des signaux de détresse, les femmes en dernière limite sont capables d’émettre un SOS psychologiques. Elles acceptent plus facilement aussi de consulter d’être aidées, elles représentent 70%, des patients déprimés qui consultent, et en plus très souvent elles ont un réseau d’amies avec lesquelles elles échangent plus intimement. L’éco féminisme, voit dans cette résilience, la trace d’un rapport plus proche avec la nature au travers de l’enfantement et de la gestation qui fait du corps de la femme un espace en lui-même où s’inaugure toute existence. Peut-on faire l’hypothèse que cette proximité intime et organique permet aux femmes de mieux composer avec des situations d’instabilité environnementale, au cours desquelles elles retrouvent une place que leur avaient octroyée de nombreuses sociétés premières notamment amérindiennes? Elles participent aujourd’hui largement au maintien des harmonies spatiales; on les retrouve de plus en plus souvent dans des professions en première ligne du malaise civilisationnel, celles que délaissent les hommes, santé, enseignement, aujourd’hui police et justice, elles sont au Québec, majoritaires parmi les psychiatres.. Les femmes entretiennent avec l’environnement un rapport d’intériorité tandis que les hommes le conçoivent dans un rapport d’extériorité qui lorsqu’elle devient adverse peut être meurtrière. Sachant que nous sommes tous dans le même bateau, essayons tous sexes confondus de ramer dans la même direction, face à la tourmente, qui menace nos environnements.
Que faire ?

Puisqu’il est d’actualité, prenons l’exemple du monde du travail. Il doit être repensé en respectant le plus élémentaire des droits humains : considérer l’autre comme mon semblable, alors qu’on s’embarque aujourd’hui dans une véritable jungle des rapports. Accélérations des cadences, déplacements de poste, de fonction, de local sur fond d’insécurité économique et de crainte de compressions déstabilisent les communautés de travail aux profits de relations pyramidales hiérarchiques et inaccessibles.
Pour les victimes du système, elles doivent d’abord passer le cap de la crise, éviter l’isolement dans un univers en pleine désolation. Et donc prévoir pour eux des lieux de paroles et d’échanges proximaux permettant à des hommes fragilisés, de se retrouver, de se recomposer. Partager des situations permet de se sentir moins seul, de se décharger du poids de son histoire et d’ouvrir le champ social bref de s’évader du présent avant de disparaitre des écrans radar de la vie.
Le traitement de fond de cette épidémie a son vaccin : le respect de nos environnements, individuels mais aussi collectifs, régionaux ou urbains. Chacun d’entre nous doit être attentifs à nos milieux de vie, les rendre plus chaleureux quand le néolibéralisme ambiant les détériore et nous divise.

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