Ouvrages

À la question traditionnelle du « qui suis-je » s’ajoute aujourd’hui l’obsédante question du « où suis-je » !

 

Notre site inaugure une lecture environnementale de notre psychologie et de nos cultures, de nos personnalités et de nos mentalités. En s’appuyant sur mon expérience professionnelle, notamment aux urgences, nous verrons le rôle grandissant qu’occupe notre environnement mutant dans nos existences.

Il s’impose au psychiatre non seulement comme scène dramatique de nos déroutes mais aussi  comme acteur de premier plan, dans la genèse, la détérioration ou la résolution des situations de crises.

L’approche géomentale que j’avance s’adresse naturellement à tous les domaines de la santé mentale, et par extension elle éclaire les faits de société et notamment l’évolution des mentalités en relation avec les mutations environnementales.

L’espace s’instaure comme un véritable langage, qui informe  de nos modes de penser, d’agir ou de souffrir. Nous  réalisons clairement son rôle constitutif dans nos  équilibres lorsqu’il se dérobe, au moment des catastrophes individuelles, ou collectives.

Ce langage nous éclaire sur la place qu’occupent  les lieux, les trajets ou les frontières dans la compréhension de nos réactions et attitudes et la manière dont les espaces médiatiques et virtuels viennent se substituer aux espaces physiques en plein bouleversement.

Ce site dévoile la présence  d’un code spatial aux fondements des sociétés comme des individus…
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LE CODE SPATIAL

PRÉAMBULE

Première partie : LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES DU CODE SPATIAL

A- PSYCHO GÉOGRAPHIE DES LIEUX

A1- LES LIEUX DOMICILIAIRES

A2- LES LIEUX INTERMÉDIAIRES

A3– LES LIEUX FLOTTANTS

B- PSYCHO GÉOGRAPHIE DES TRAJETS

B1- LES RUPTURES

B2- LES PERTES

B3- L’HISTOIRE (Les multiplicités)

C- PSYCHO GÉOGRAPHIE DES FRONTIÈRES

C1- LES LIMITES

C2- LES MÉTAMORPHOSES (Les déplacements)

C3- LES EFFETS

CONCLUSION de la première partie

deuxième partie : LES ENSEMBLES STRUCTURÉS DU CODE SPATIAL

D- LES SPATIOGRAMMES

D1- L’ORGANISATION

D2- LA CLINIQUE

E-  LES SPATIALITÉS

E1- LES SPATIALITÉS MEURTRIÈRES

E2- LES SPATIALITÉS CONTINENTALES

E3- LES NOUVELLES SPATIALITÉS

CONCLUSION GENÉRALE

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LE CODE SPATIAL

 

PRÉAMBULE

 

La mondialisation s’installe. Les capitales sont devenues ses métropoles. Banlieues et ghettos poursuivent leur expansion. D’immenses territoires sombrent ou demeurent en souffrance, friches industrielles et jachères agricoles. D’autres, au contraire, explosent ou ressuscitent comme des bulles dénaturalisées, détachées de leur environnement, en orbite autour d’une économie planétaire délocalisée. Au nom de la «santé mentale», la société demande à la psychiatrie de gérer, voire de neutraliser les conséquences psychiques qui accompagnent ces bouleversements spatiaux. Une mission de plus en plus difficile. La psychiatrie est elle-même, confrontée à cette réalité nouvelle qui bouscule ses positions d’écoute et ses modes d’interventions traditionnelles et qui transforment, les modes d’expression de la souffrance avec l’apparition de pathologies totalement inédites. Des changements pouvant être interprétés comme autant d’effets de nos espaces en transformation rapide. Ces déterminismes environnementaux, souvent sont évidents et bien identifiés, pour de nombreuses spécialités, (en cardiologie en dermatologie, et surtout en cancérologie[1]), ils existent aussi en psychiatrie.

 

Son virage environnemental s’est amorcé discrètement dans les années 80 avec la création des urgences psychiatriques. À la base, une pratique militaire de guerre importée, en premier lieu, dans les grandes cités métropolitaines puis, disséminée dans toutes les villes dignes d’accueillir un Mac Do. Des postes de garde, ouverts 24h/24, d’accès facile, en contact direct, (voire épidermique), avec leur environnement, et dont on demande souvent au «psy» de préserver la stabilité. Agissant comme passeur, il va alors proposer des accueils transitoires ou de substitutions, des solutions alternatives à ceux qui souffrent de l’absence ou de l’inadéquation d’un lieu domiciliaire. Il recadre les comportements qui transgressent les règles de bienséance et de fonctionnalité qui gèrent les espaces publics. Un usage commun, détourné par des individus qui les privatisent «abusivement», les annexant comme scène d’expression de leur malaise ou malheur personnel. Le psychiatre intervient aussi comme médiateur dans les conflits parfois violents des individus avec les dispositifs d’ordre, notamment policiers et médicaux, mais également, familiaux ou ethniques. Enfin, il doit identifier ceux qui, par leurs comportements dangereux, agressifs ou suicidaires, doivent être, temporairement ou plus longuement, soustraits à leur milieu ou au cadre urbain en général, pour les protéger contre eux-mêmes bien sûr, mais aussi défendre, renforcer, la sécurité du territoire. Une mission souvent complexe où la responsabilité engagée est importante, souvent écrasante, l’erreur pouvant être fatale.[2] La connaissance de l’environnement, ses effets et ses ressources est alors indispensable pour réguler des états de crise que nous recevons. Ces incidences spatiales, en amont et en aval, amènent les psychiatres d’urgence à se brancher sur des unités cliniques localisés à saveur plus écologique.

 

Désormais, les tableaux cliniques vont intégrer leurs incontournables décors : nervosité associée aux centres-villes, marginalisation des campagnes, isolement des périphéries et des ghettos, anomie des banlieues ; mais aussi la redéfinition des frontières du privé avec l’arrivée des univers médiatiques virtuels. Aux limites de la diplomatie et souvent de l’humanitaire, ce nouveau rôle d’agent spatial nous indique le poids des réalités environnementales sur l’équilibre mental des passants que nous recevons en consultation. La perte ou la transformation actuelles des identités territoriales, leur déficit fréquent en termes d’images, engendrent une fragilité des ancrages, une incertitude des sédentarisations ; de même que des craintes relatives aux migrations et aux déplacements, comme au flou des frontières. Ceci représente autant de paramètres environnementaux avec lesquels la psychiatrie d’urgence va devoir composer. Elle marque l’émergence d’une sémiologie psycho géographique intégrant des déterminismes spatiaux, comme de véritables médias. —– Original, il est de plus en plus engagé dans la constitution, la pérennisation et parfois dans l’actualisation pathologique de nos identités personnelles ou collectives.

Psychiatre de première ligne, j’ai exercé dans des métropoles mondialisées (Paris, New York, Montréal), ainsi que dans une ville minière du nord-ouest québécois, une banlieue nord-américaine, et une réserve amérindienne. Au-delà des tableaux symptomatiques reconnus et recensés par la psychiatrie classique, j’ai pu mesurer, personnellement, au quotidien, comment chacun de ces territoires produisait des expressions aussi diverses que nuancées de la souffrance psychologique. Ici et là, ce que l’on appelle l’«équilibre mental» est tributaire d’écosystèmes en crise qui redeviennent de plus en plus actifs dans la discrimination ou le fonctionnement identitaire des individus et des sociétés. Théâtre de nos vies, acteur des malaises mentaux, l’espace, qu’il soit physique, symbolique ou virtuel, agit comme prétexte, élément déclencheur et/ou scène dramatique dans l’expression d’émotions aussi puissantes que disparates. Les mutations drastiques qui affectent aujourd’hui nos espaces proximaux et planétaires sont «intériorisées» par une part de plus en plus importante de la population.

 

Ces variables environnementales ne sont pas méconnues de la psychiatrie qui, ordinairement, les intègre comme des stress extérieurs dont on sait la place qu’ils occupent dans l’origine des pathologies, tant physiques que mentales. Dans les communications scientifiques, le mot stress était encore récemment perdu dans les introductions, dans les causes. Il revient aujourd’hui, en conclusion, en caractère de plus en plus gras sur les «Power Point», face à un labyrinthe de réactions cérébrales ordonnées (organes et réseaux) qui inscrivent ses effets. Le stress, lui-même, a déjà été exploré et donne lieu à des courants de pensée clinique spécifique ; qu’il s’agisse de la psychiatrie transculturelle ou de l’ethnopsychiatrie, des psychiatres communautaires et sociales avec l’apparition récente d’une branche ergonomique, préventive en matière d’organisation du travail. Hormis le stress post-traumatique qui s’est imposé, rien à signaler de très marquant en matière de stress spatial : une littérature et des recherches rares et dispersées sur ce facteur environnemental, pourtant omniprésent dans notre pratique.

Comment expliquer cette absence ? On peut évoquer la lassitude d’une pensée clinique incapable de formaliser la réalité. L’espace ne s’écrit pas, il se décrit. Comment, avec de simples mots, rendre compte de situations de crise scénarisée dont la parole est le plus souvent absente ? En parler, représente une véritable gageure, surtout si l’on souhaite lui redonner la parole. On peut évoquer aussi la sérialisation, la compartimentation des savoirs au sein même de la psychiatrie avec ses propres lobbys pour constater que celui de l’espace fait figure d’ovni et c’est souvent comme ça que je me suis senti lorsque j’ai évoqué son rôle possible dans nos équilibres psychologiques. Toutefois, aujourd’hui, après quelques centaines d’années de quasi-éclipse dans la pensée occidentale et son quasi refoulement de la réflexion clinique, l’espace revient sur le devant d’une scène académique où il faisait figure d’oublié. Curieusement, plutôt que les idéologies psychologisantes ou culturalisantes, ce sont les sciences les plus «dures» qui participent le plus à sa réhabilitation. L’épidémiologie établit statistiquement une relation directe entre la détérioration du territoire et l’apparition de pathologies mentales. La génétique découvre que les facteurs environnementaux sont finalement transmissibles, et l’épi-génétique que les traumatismes de la petite enfance peuvent modifier durablement notre propre génétique. Les neurosciences (Damasio) redonnent au corps, ce grand oublié de la psychiatrie, sa fonction de signes, notamment dans la mise en scène des émotions. Autant d’ouverture, nous permettant, entre le corps et l’esprit, d’insérer l’espace comme troisième dimension constitutive du mental. Il n’est pas question pour nous ici, d’écrire un précis de psychiatrie écologique ou géomentale, (sans doute à venir), et qui ne pourrait être que polyphonique, transpatiale. Par contre, nous nous servirons de ce type d’approche et de l’expérience de la psychiatrie dans son ensemble pour mettre en évidence la manière dont les déterminismes spatiaux influencent, aujourd’hui, l’équilibre mental des individus et des peuples.

 

Avant tout, de manière générale, la psychiatrie contemporaine indique clairement que l’actuel état d’apesanteur dans lequel nous vivons suscite une déferlante planétaire d’effets psychologiques divers avec, en commun, une instabilité identitaire et une inquiétude sécuritaire. Les statistiques nous enseignent qu’elles touchent tous les peuples, toutes les cultures, et propulsent l’anxiété[3] et la dépression au zénith de notre météo mentale eucumènique[4], et au sommet du hit-parade des maladies établies par l’OMS. De manière plus locale et plus intime, à chaque fois que le sol se dérobe, séisme naturel, ou conflits armés incluant les attaques terroristes, la psychiatrie rapporte les mêmes inductions psychologiques revêtant les traits de syndromes post-traumatiques pouvant mener à de véritables psychoses spatiales, ou conduire au suicide,[5] un même désespoir profond[6], suffisamment commun pour que des O.N.G. spécialisées la traitent aux quatre coins du monde. De manière moins spectaculaire et moins médiatique, la pratique quotidienne (notamment à l’urgence), nous enseigne que la déstabilisation de l’espace peut générer ou précipiter diverses situations de crise individuelle. Aujourd’hui, l’espace s’invite dans la clinique et oblige souvent les praticiens à entendre, et surtout à traiter, les états de crise et les dérives des sujets en les resituant dans leur propre contexte et dynamique spatiale. En prise directe avec l’organisation environnementale, la psychiatrie d’urgence nous permet d’individualiser la présence d’un langage spatial transcendant les cultures et les continents, mais aussi les classes sociales, à mesure que son public s’élargit.

 

Au début des urgences psychiatriques dans les années 80, la clientèle que nous recevions était généralement démunie, souvent étrangère, majoritairement jeune et masculine, mais aussi âgée et solitaire, avec en toile de fond les itinérants. À ces habitués, pour lesquels traditionnellement l’insertion dans l’espace fait problème, se joignent, désormais, de plus en plus nombreux, de nouveaux arrivants autrefois plus ancrés : les personnes retraitées, les jeunes désœuvrés, les employés sous pression, les cadres d’entreprises en perte de vitesse. La clientèle se rapproche de la normale, de notre sort commun, faillites, deuils, conjoints en instance de séparations, jeunes hommes désespérés, jeunes filles flirtant avec la mort, une clientèle de plus en plus nombreuse qui ne sait plus où se positionner. Aujourd’hui, la psychiatrie nous offre la possibilité d’un large échantillonnage de populations diversement égarées nous permettant de constater que le malaise spatial peut, dorénavant, traverser toutes les classes sociales, même si la désorganisation de l’espace touche, en priorité et plus cruellement, toujours et partout, les populations les plus sensibles et les plus fragilisées dans leur environnement.

 

Un espace/cadre qui induit ou influence la physionomie des troubles eux-mêmes. Pour les plus démunis, mentionnons en désordre : solitude, dénuement, violences multiformes, polytoxicomanies, errances ou suicides. Pour les mieux accrochés, eux aussi insécurisés : anxiété sous toutes ses formes, paniques, «burn out», syndrome de stress post-traumatique, rages routières, dépendances médiatiques ou virtuelles. Ce sont ces effets spatiaux qui ont amené la psychiatrie à rapproché ses «postes d’écoute» et à diversifier ses modèles d’intervention jusqu’à traiter, aujourd’hui, les itinérants et les internautes accidentés de la toile, «à domicile». En ce qui concerne les pathologies classiques, les cycles d’agitation ou de dépression qui accompagnent les troubles de l’humeur ce sont diversifiés et ajustés aux rythmes et à l’accélération du mode de vie contemporain. Ainsi, comme la météo, dont les saisonnalités bousculées font naître des phénomènes hors norme, les changements environnementaux affectent profondément les modalités et les cycles d’expression du mental (avec l’apparition de folies transitoires et impulsives, véritables météorites traversant, sans prévenir, un ciel serein). Ainsi, les transformations actuelles des espaces modifient l’ensemble des constantes existentielles de notre planète et affectent, massivement et profondément, le mental.

 

L’espace, dans ses acceptions et ses dimensions diverses, envahit aujourd’hui notre réalité comme notre actualité, ses réalités mutantes qui sont relayées à l’échelle universelle, en direct, par les medias télévisuels et électroniques, envahissent notre imaginaire. Ted Turner (fondateur de la chaîne d’information en continu CNN) déclarait, au commencement du réseau, qu’il serait en mesure de voir, en direct, la fin de l’humanité sur son antenne. Il résume la condition de l’homme moderne : voir sans pouvoir. Si l’on souhaite traiter les effets de cette nouvelle réalité ontologique, nous devons en avoir une meilleure connaissance, notamment sur la manière dont elle est construite, et surtout, comment elle transforme notre réalité psychique. Le volume et la diversité des matériaux cliniques que j’ai recensé, mais également les milliers de passants en déroute que j’ai rencontré, vont nous livrer les clés d’une telle lecture spatiale du mental. Dans les quatre territoires de notre modernité où j’ai exercé, ce sont d’abord mes éphémères interlocuteurs arrivant, s’arrêtant puis disparaissant, qui m’ont introduit à l’objet même de notre propos, la perception de l’espace comme un véritable langage, aujourd’hui au cœur de nos existences. Tous ces échanges professionnels souterrains que nous avons eu entre chamanisme réactualisé et neurosciences, cette psychiatrie «à la boussole», va nous permettre d’esquisser, à la fois, la structure et la dynamique de ce mode de communication largement engagées dans la constitution et dans l’actualisation de nos identités. Au moment où, comme l’annonçaient Foucault, nous sommes entrés dans le siècle de l’espace, il est nécessaire d’explorer ce langage spatial en pleine transformation, plus élaboré et plus ordonné qu’il n’y paraît de prime abord.

 

Nous avons choisi de l’aborder dans un premier temps de l’intérieur. Ainsi, nous recenserons d’abord les éléments qui le constituent. Nous établirons comment les lieux, les trajets, et les frontières sont au fondement de notre architecture mentale. Pour les observer et les définir nous nous appuyons sur des situations cliniques nouvelles qui enregistrent clairement, les effets de leur transformation. Selon la même méthode, nous verrons, ensuite, dans un deuxième temps comment chaque ensemble spatial géographique, linguistique, ethnique, religieux, médiatique ou virtuel, a ses propres caractéristiques. Ces spatialités qui, comme les langues ne se réduisent pas a la somme de leurs éléments constitutifs, génèrent, elles aussi, leurs propres manifestations symptomatiques, parfois épidémiques. Elles nous permettront de mieux les situer sur l’échiquier planétaire en pleine reconfiguration où les spatialités jouent un rôle déterminant. Pour chacun des segments ou ensembles spatiaux que nous arpenterons, nous essaierons d’évaluer la manière dont ils structurent, influencent, ou bouleversent les mentalités et le mental. Chemin faisant, nous essaierons aussi de déterminer la manière dont ils affectent nos équilibres psychologiques en répondant à certaines questions. Quelle relation entretient l’espace avec des symptômes dont il constitue l’inspiration muette ? Pourquoi certains individus ressentent plus fortement que d’autres ses influences ? Quelles sont les relations intimes entre l’écosystème personnel et collectif ? Dans notre modernité où le présent (cet espace du temps) est omniprésent et rythme nos existences, nous conclurons sur l’urgence de réintroduire ce langage spatial se déclinant sur un mode individuel ou collectif dans la constitution, l’actualisation et dans la compréhension de notre histoire et de nos vies. En fin de parcours, au-delà des codes génétiques culturels, religieux, cabalistiques que nous cherchons à connaître parce qu’ils nous fondent, nous souhaitons ajouter la reconnaissance du plus païen d’entre eux, du plus secret : le code spatial.

 

première partie : LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES DU CODE SPATIAL 

 

Servons-nous de la langue qui nous est plus familière pour pénétrer l’intimité de cet autre langage spatial. Nous balbutions d’abord des noms, nous trébuchons sur eux, nous les perdons et eux-mêmes se transforment se dévaluent, disparaissent parfois. Nous les traduirons en termes de lieux, leurs diversités et leur nombre constituent notre vocabulaire spatial. Comme la grammaire ou la syntaxe pour les noms, les trajets connectent les lieux entre eux, les distribuent ; tandis que les ponctuations qui découpent la langue en îlots de sens et indiquent ses limites n’ont nul besoin d’être traduites, elles ont un terme commun : les frontières. Ses trois éléments les lieux les trajets et les frontières sont en principe de toute territorialité humaine qu’ils transcendent. Ils vont donner forme par exemple toute géographie confondue à des sociétés sédentaires organisées autour des lieux, des sociétés nomades autour des trajets et des sociétés insulaires autour des frontières. Ce sens ces mêmes trois éléments qui ont présidé à la construction des villes jusqu’aux métropoles contemporaines les plus sophistiquées et on les retrouve à l’œuvre dans la constitution des espaces médiatiques et virtuels. Ils sont au fondement d’un langage identitaire qui se reflète dans les mentalités comme dans le mental, dans le culturel comme dans le pulsionnel.

 

Lorsque l’espace indique ses limites ou ses faiblesses, nous le ressentons immédiatement physiquement ce qui explique notre gaucherie lorsque nous sommes à l’étranger. De manière plus familière lorsque nous nous retrouvons à faire un impair dans une soirée, une faute de goût, un propos douteux, et, quasi instantanément, l’élémentaire sensation de se sentir déplacé, une gêne au point de vouloir disparaître. Même sensation de malaise après une soirée qui a mal tourné nous nous sentons déroutés perdus, emportés par le mouvement.[7]  À chaque fois la difficulté et le désir de se retrouver. C’est que tous les repères spatiaux se sont effondrés et les états de panique de ce point de vue, sont exemplaires pour en avoir tous vécus ou en avoir été le témoin. Le choc tellurique est immédiatement corporel physique, organique, érotique –, sueur et palpitation dans un grand magasin ou en ascenseur, évanouissement sur un quai de gare ou dans le métro, nausées et rythmes cardiaques précipités dans un avion[8]. Des tableaux symptomatiques parfaitement identifiables que l’on va retrouver en boucle sur nos écrans lorsque défilent les images de populations tétanisées sans voix, victimes ou réfugiés, pendant et après les catastrophes humaines ou naturelles. Un, ou des corps en déséquilibre arrêtés, flottant dans un territoire dont les sujets ont soient, perdu l’usage lorsqu’il est bouleversé, soient perdu le sens commun dans des univers plus stables. Les états de paniques ont pour nous une valeur pédagogique, parce qu’ils mobilisent l’ensemble des paramètres spatiaux et indiquent clairement leur place dans nos équilibres mentaux. Ils illustrent la manière dont leur fragilisation ou leur dérobade entraîne des situations le plus souvent de frayeurs muettes et d’effroi. Un langage émotionnel[9] où le corps compose avec l’espace, déclinant la fragilité du lieu, l’incertitude des trajets et l’ambiguïté des frontières. Deux courts exemples, deux situations pour éclaircir la manière dont, tour à tour, ils interviennent tous dans cette syncope spatiale.

 

Situation individuelle d’abord. Yves va nous donner à voir, au ralenti, comment en perdant ses marques on perd ses repères. Lorsqu’il rencontrait ses limites, il avait l’impression de perdre son souffle, au point de devoir s’arrêter. Pour Yves, les lieux devenaient vite oppressants. Il était incapable de prendre l’ascenseur pour monter à mon bureau. Les premières fois, je devais le recevoir à la cafétéria, au rez-de-chaussée. Il évoquait l’exiguïté d’un lieu fermé, déstabilisé, un lieu suspendu dans le vide, incapable d’opérer sa mission de protection. Ce même sentiment pouvait l’envahir jusqu’à le paralyser dans sa voiture lorsqu’il venait en ville, à une trentaine de kilomètres de sa ferme. Au début, il lui arrivait, de rebrousser chemin, à moins qu’il n’ait à ses côtés quelqu’un capable de le rassurer par sa simple présence. Nous devions, alors, nous contenter d’une discussion téléphonique, renouveler ses prescriptions directement avec le pharmacien. Ses évolutions se mesuraient, concrètement, en termes de rayon d’éloignement possible de son aire familière. Comme pour l’ascenseur, l’avion pour certains sa voiture fonctionnait tel un lieu mobile délocalisé, emporté par le mouvement qu’il se sentait incapable de contrôler. Bouger l’inquiétait et, ce qu’il craignait le plus, c’était les passages à vide sans aucune habitation. Il n’était pas mon seul patient à ressentir une telle angoisse au moment où il traversait parcs et forêts dans une région vaste comme la Belgique. Comme eux, c’était l’hiver qu’il était le plus inquiet, les routes sont plus risquées, mais surtout les paysages, selon l’expression consacrée, sont recouverts d’un manteau de neige qui les fait se confondre avec l’immensité d’un désert blanc, sans limites. La claustrophobie dans des espaces restreints où l’agoraphobie des grandes étendues ont ceci de commun : le sentiment d’être captif dans un environnement vécu comme étrange et menaçant. C’est généralement à ce moment-là, qu’il inversait sa route, retour à son lieu originel. J’aurais l’occasion de revenir sur l’intimité de sa propre histoire spatiale comme sur la manière dont syndicaliste agricole, il avait finalement réussi à ménager son souffle et à augmenter son périmètre d’action en l’apprivoisant comme un territoire familier. Ce que je souhaite retenir de l’histoire d’Yves, c’est son caractère exemplaire. Tous les états de panique, de la phobie de l’obscurité à celle des ponts, relèvent d’une clinique spatiale ou sont engagés, lieu trajets et frontières, Une perte brutale d’adhérence, une dilution des repères, et l’impression d’être aspiré par le vide accompagné, le plus souvent, par une sensation de mort imminente, une incarnation de ce sentiment de vouloir disparaître qui nous habite.

Le même scénario se répète lorsqu’il s’adresse à des collectivités soumises à un séisme spatial. Le 11 septembre, dont chacun a pu mesurer les effets psychologiques immédiats, ressemble avec ces dimensions propres aux états de panique qui accompagnent toutes les catastrophes collectives. D’abord, le silence. Paul Auster témoigne : «Dans les rues de Brooklyn, ce qui m’a frappé, c’est ce que c’était totalement silencieux. Personne ne parlait.» De façon similaire, Nicolas Bergeron[10] constate que dans le chaos affectif qui a suivi, il n’était pas question d’intervenir d’abord par la parole. «Je marchais en tenant dans la main une boîte de mouchoirs. J’en offrais à ceux qui étaient en larmes. Ensuite, s’ils le désiraient, nous parlions.» Les mêmes scénarios de panique se répètent au niveau collectif lorsque l’environnement est violemment touché, menacé de disparition, réelle ou imaginaire. Comme Manhattan lors du 911, un espace qui se défait, qui se déconstruit. D’abord la destruction brutale et meurtrière d’un lieu emblématique, un gratte-ciel, dont les images ont depuis longtemps colonisé la planète en matérialisant l’Amérique. Les attaques ont frappé New York, la Mecque des métropoles américaines dont elles ont détruit, en direct, les figures de proue. Le WTC ne symbolisait pas seulement un mode domiciliaire, il représentait aussi l’échange et le rayonnement, le mouvement dans une Amérique brutalement paralysée. Trafic aérien suspendu, les voyages annulés où reportés, des mesures de sécurité installées aux portes mêmes de Manhattan. La population sous le choc se retrouve soudain captive, comme à la Nouvelle-Orléans au moment de Katrina, dans une culture où le mouvement et le déplacement sont des valeurs de sauvegarde rédemptrice. Une entrave à la sacro-sainte liberté de se déplacer au moment où, pour la première fois, la spatialité nord-américaine est déstabilisée par une agression qui, contrairement à l’attentat d’Oklahoma, n’est plus domestique et localisée. Cette fois, ce sont des réseaux étrangers, disséminés et sommairement équipés, qui ont réussi à violer ses frontières et à ébranler une spatialité à haute définition découvrant sa vulnérabilité.[11] Nous reviendrons plus avant sur la manière dont les espaces se recomposent et, en même temps, nous indiquer les étapes du voyage pour les retrouver. Pour l’heure, retenons qu’au niveau collectif, comme au niveau individuel, la brutale fragilisation de nos repères spatiaux entraîne un véritable chaos capable de générer, non seulement, des états de panique individuelle, mais aussi des situations de psychose collective.

 

Mais chacun d’entre eux peut agir pour son propre compte et c’est ainsi que l’on peut parfaitement établir une clinique des lieux mais aussi des trajets et des frontières. Des petites bulles cliniques vont nous permettre d’esquisser leurs profils symptomatiques respectifs et d’observer leur rôle dans la constitution et le maintien de nos équilibres psychologiques et dans leurs déroutes. Une telle connaissance est aujourd’hui indispensable pour intervenir efficacement face aux nombreuses situations qui nécessitent une cure spatiale, une intervention thérapeutique d’ordre géomentale. Plongeons-nous dans les lieux, errons dans les trajets avant de retrouver les frontières.

 

 

A- PSYCHO GÉOGRAPHIE DES LIEUX

 

Qu’il s’agisse de banales conversations ou de communications savantes, lorsque l’espace est évoqué, il est très souvent immédiatement ramené au lieu. La confusion n’est pas surprenante, puisque pour l’homme, originellement, l’univers s’y ramène. On part du ventre de la mère, peut-être bientôt d’un utérus artificiel[12] et, après en être sorti, on élargit son vocabulaire : le berceau, la chambre d’enfant, l’appartement le jardin…. Pour l’homme, au début au moins, l’espace est contenu dans le lieu. C’est à partir de cet endroit primitif que va se faire la découverte de l’environnement. Une démarche qui nous est familière et que nous réactualisons tous lorsque nous voyageons, explorant, par exemple, une cité nouvelle à partir d’un point fixe, une chambre d’hôtel. Des aventures qui ne sont pas sans quelques appréhensions, sans incident, ou accident spatial. On peut demeurer figé dans son palace ou dans son ghetto touristique sous n’importe quelle latitude, et dans certains scénarios extrêmes, on peut même feindre de partir ou, au contraire, s’aventurer de manière audacieuse à la conquête d’un territoire qui nous est inconnu et qui peut être dangereux. Ce sont autant de figures spatiales qui indiquent les impasses et écueils à sortir du lieu matriciel de manière harmonieuse, sans le secours de la langue pour pouvoir nous guider vers un environnement vécu comme chaotique, dénué de toute signification. Ceci explique, probablement, que certains autistes y demeurent assignés à vie et que nous gardions, tous les traces incarnées, de ces premiers balbutiements spatiaux sans mot et dont, l’épigénétique essaye de retrouver les vestiges. Nous y reviendrons, mais retenons pour l’ heure que c’est au sortir du lieu que se déploie les trajets et s’élargissent les frontières. Il représente une figure centrale et récurrente du langage spatial, depuis notre naissance jusqu’à notre mort. Car l’asservissement au lieu ne marque pas seulement le début de la vie, il accompagne aussi les fins de parcours. On le retrouve à l’orée des agonies et des maladies invalidantes, comme l’envahissante maladie d’Alzheimer où il redevient l’ultime scène porteuse au moment où les trajets sont arrêtés et les frontières rétractées. Première et dernière étendue qui identifie le corps, à l’ origine et au terme de nos existences, il représente un signe à part entière que l’on va retrouver au moment où l ‘on est fragilisé déstabilisé ou simplement sensible,vulnérable (rupture, exil simple déplacements[13]). Quand l’individu égaré n’a d’autre issue que de s’identifier à un lieu, il rencontre, à la fois, son ambivalence entre pulsions de vie et de mort, et les traces archaïques de notre Oedipe géomental ; ce passage du lieu à l’espace, de l’avoir à l’être spatial. Assurément, le lieu est une figure centrale de notre dispositif spatial dans notre spatialité individuelle comme de nos spatialités collectives. Il n’est, donc, pas étonnant que l’appropriation du lieu se retrouve à la base de la pyramide des besoins d’Abraham Maslow[14], et que les anthropologues lui réservent une place importante dans la structuration de l’individu et au sein des sociétés. On ne s’étonnera pas non plus que le domicile soit omniprésent dans la clinique environnementale que génèrent, notamment, les urgences psychiatriques. Nous avons essayé de systématiser les situations rencontrées en tentant de décliner les lieux de manière à en comprendre les effets.

 

A1-LES LIEUX DOMICILIAIRES

 

La consécration

 

Mme Else arrive, conduite par la police, agitée, s’insurge. Elle affirme avoir provoqué un feu accidentel dans sa cuisine, en se chauffant avec des papiers. La soixantaine, sans travail, ni famille, son histoire se confond avec un appartement qu’elle a de plus en plus de mal à payer, dans un immeuble qui ne lui ressemble plus, et avec de nouveaux locataires dans un quartier qui change. Délit ou délire ? C’est la question que posent les policiers. Bien sûr, dans ce cas, c’est une simple négligence imprévue, l’aspect judiciaire est vite réglé. La responsabilité médicale demeure. Il n’est plus question de récidive, mais de rechute. Une existence dissociée et une conscience floue, comme pour madame Garbo utilisant dangereusement son balcon en hauteur. Comme pour beaucoup d’autres, dans un souci de précautions, nous devrons la relocaliser, au moins temporairement, le plus souvent contre son gré. Happy end pour Mme Else. Des voisins, inquiets, sont venus à l’urgence, sans même la connaître, dans le but de l’entourer et de l’aider. Capable de réintégrer ses lieux grâce à cette thérapie territoriale de fortune, elle a, immédiatement, retrouvé son calme et sa mobilité ; elle est retournée chez elle rassurée. Mme Garbo, elle aussi, arrivée de chez elle, étroitement escortée, n’a pas eu la même bonne fortune.

 

La dérobade

 

On ne savait pas très bien, si elle avait jeté son argent par la fenêtre ou si elle voulait se défénestrer depuis son cinquième. «Je n’ai mal nulle part et j’ai une peur bleue de la mort…… C’est la nouvelle concierge qui a appelé la police! Peut être mes voisines ! Je ne reconnais plus personne dans l’immeuble et dans le quartier. Le dimanche, je vais au chocolat, à la mairie.  J’ai cinquante ans de Galeries Lafayette, elles ne le savent pas. J’ai fait mon devoir toute ma vie». Elle s’essouffle. Les murs du bureau, au troisième sous-sol de l’urgence, servent d’écrans pour projeter ses derniers souvenirs «Vous la voyez, la rue Caulaincourt, à la Libération, je les ai vus arriver les Américains depuis les côtes anglaises.» Elle commente le flot d’images fictives qui défilent rapidement, de manière anarchique, comme le rewinding décousu de son existence. Elle s’épuise, un dernier adieu en forme de champs du cygne domiciliaire : «Pour moi, l’hôpital, c’est la fin.» Elle se tait et abdique. Ces situations ne sont ni isolées ni exceptionnelles. Nul besoin d’être psychiatre pour avoir vécu de telles circonstances ; l’obligation de déplacer un être cher en état de dissociation spatiale, à une attache familière devenue incertaine et dangereuse[15]. L’espace se rétrécit, les trajets se réduisent du lit à la fenêtre, et puis du lit au lit. Incapables de maîtriser[16] le lieu qu’elles occupent, ces personnes doivent, alors, être déplacées vers des lieux de tutelle, des espaces adaptés et protégés, même si l’on sait que ce relogement est pénible et parfois fatal. Collectivement comme individuellement, le lieu inscrit l’histoire dont il est parfois le dernier rempart, sa désaffection ou sa détérioration, souvent, la précipite. Il s’agit là d’un processus qui n’est pas sans évoquer des œuvres cultes du cinéma du Salon de musique au Locataires, du théâtre avec la Cerisaie et, récemment, de la littérature avec l’immeuble Youcaban.

 

 

La précarisation

 

Retour à la réalité. La déstabilisation des conditions de logement (comme leur déconnexion) ne font pas, seulement, que souligner la perte d’autonomie des ainées et, parfois, brusquer leur destin[17]. Elles fragilisent, également, le mouvement d’indépendance des plus jeunes. Si le film Tanguy a rencontré un tel succès, hormis ses qualités artistiques, c’est qu’il s’inscrit dans une tendance qui se généralise. À Montréal, depuis 20 ans, le pourcentage des jeunes revenant vivre avec leurs parents est passé de 10 à 30 % et, à Toronto, leur avenir domiciliaire est l’inquiétude parentale majeure des classes moyennes. Elles sont les spectatrices d’une réorganisation mondialisante des métropoles qui fragilise l’habitat, déracine et jette à la rue, les populations les plus fragiles et les plus pauvres. La crise immobilière américaine a ébranlé l’économie mondiale mais aussi révélé l’ampleur du désarroi domiciliaire de populations marginalisées, abusées, achevées. Cette précarisation s’inscrit dans une tendance générale avec une itinérance en progression, notamment parmi les plus jeunes. «On me dit en permanence de circuler, mais je n’ai nulle part où aller et je ne peux pas me reposer.» se plaint un de ces jeunes nomades montréalais, chassés de leurs zones de regroupements, pour cause de gentrification du centre-ville transformé en quartiers des spectacles. Sans lieux ou se reconstituer, ils sont condamnés au mouvement perpétuel. Lorsque nous les rencontrons, leur demande la plus courante est de les prendre en charge que leur soit offerte une pause hospitalière adaptée à leurs besoins en regard de leur niveau de décrochage afin qu’ils puissent reconstruire leur bulle protectrice et se permettre de se redéployer. Leur situation demeure marginale sous nos latitudes, mais elle nous permet de réaliser et d’appréhender les effets d’une précarisation domiciliaire qui, aujourd’hui, concerne des individus ordinairement mieux protégés et mieux intégrés.

 

La désaffection

 

  1. Rive sud de Montréal. Autre figure du lieu, autre décor de vie. Jean, quarantenaire, père de deux adolescentes, marié depuis 20 ans. Sa conjointe lui a brutalement annoncé, il y a deux mois, qu’elle le quittait car elle ne l’aimait plus et le trompait depuis 2 ans. D’abord réfugié ans un motel, (genre Motel Blue), aujourd’hui, dans un sous-sol anonyme, mal éclairé, rapidement loué, il tente, désespérément, de convaincre sa conjointe de revenir sur sa décision. A la rupture affective y fait écho une véritable déroute domiciliaire, avec le sentiment insistant d’avoir tout perdu, «Une femme, deux enfants  et ma maison». Les collègues de Jean qui l’ont emmené à l’urgence sont inquiets à cause de son isolement, de l’aspect misérable et monacal de son sous-sol. Ils craignent pour sa vie. On va noter de manière insistante et répétée cette importance du lieu au cours des périodes incertaines où il va très souvent exercer un rôle comme partenaire privilégié du rétablissement, ou comme catalyseur de la chute. Ces situations sont légions, particulièrement présentes – dans les divorces où le déclin domiciliaire accompagne celui touchant l’affectif et le précipite, au moment où la parole et la conscience indiquent leurs limites à contenir le naufrage. Jean n’acceptera d’être hospitalisé que grâce à la présence et la pression de ses amis. Ce type d’hospitalisation peut, parfois, se faire de manière autoritaire. Elles sont préventives et ont comme objectif de permettre au corps en déséquilibre de se resituer avant qu’il ne devienne incontrôlable et ne soit susceptible de basculer dans la violence, le suicide ou le meurtre. Nous y reviendrons. Je souhaite préciser, tout de suite, que ce type de réaction qui engage souvent des hommes aux architectures rigides me paraît moins dû à l’émancipation des femmes, qu’à une sensibilité masculine plus importante, face à la transformation et à la détérioration de leurs environnement.. Paradoxalement, on note que si des maisons existent, crées et gérées par des femmes pour les accueillir en cas de violence ou de rupture, peu de ressources animées par des hommes existent pour recevoir et héberger ce type de déroutes masculines. Une dénégation virile du lieu tout autant individuel que collective.

 

La saturation

 

Le lieu domiciliaire représente un point de repère indispensable qui permet aux individus de s’identifier et de se recomposer. Si son déclin ou son absence précipite des déroutes mentales qui prennent des allures épidémiques, son hyper valorisation génère, elle aussi, d’étranges dérives. Partons d’une anecdote clinique rare, celle de Denis. Il ramasse et stocke dans son petit appartement tous les journaux qui lui tombent sous la main. Il habite dans la banlieue de Rouyn Noranda, un petit appartement dans un bloc de trois étages à la structure en bois, un édifice hautement inflammable. Il s’était donné comme mission de conserver des traces de l’actualité quotidienne. Ainsi, un monticule de journaux avait envahi l’habitation, sans qu’il puisse finalement la contenir[18]. Il était totalement désorganisé. Il m’était adressé pour un état délirant. Instruit par l’aventure semblable du poète Jean Drouet, (dont les bennes de la voirie parisienne avaient jeté aux ordures 50 ans d’histoire), nous avons choisi, en équipe, de tenter une thérapie spatiale pour Gilles. Chaque après-midi, une infirmière l’accompagnait chez lui pour vider son appartement. Progressivement, a été enlevé ce qui lui semblait superflu jusqu’à l’essentiel, la presse locale. Le processus a duré plusieurs semaines, le temps pour Gilles de se détacher, et pour ces colocataires pourtant échaudés, d’accepter de le réintégrer.

 

Si ce type de situation clinique dans la tradition du pop art est insolite et rare, elle mérite notre attention car elle métaphorise la place exagérée qu’occupe dans les métropoles contemporaines la domiciliation. Un véritable monstre économique qui absorbe une part de plus en plus importante des revenus du temps et donc de l’énergie. Des millions de gens pour qui comme Denis l’appartement absorbe tout au point de ne plus pouvoir s’en sortir, ou en sortir, ce qu’exploite habilement, à la fois, la mode du cocooning[19], et les politiques conservatrices d’accès forcé à la propriété. Si le lieu actualise l’histoire, il ne peut totalement la condenser où la concentrer. C’est ce qu’exprime ce jeune homme, que je retrouve, un soir, attaché à l’urgence. Amené par la police, il a tout détruit dans son appartement parisien. Beaucoup de travail, peu de loisirs, criblé de dettes, «Tout physiquement se resserrait. J’ai eu peur… ». L’obsession de l’appartement, se transforme en oppression, sa dernière révolte, sa réponse pour renouer avec son histoire, ce véritable potlatch. Le lendemain, il est catastrophé, il a l’impression qu’on lui vole sa jeunesse. «J’ai vu des jeunes passés dans la rue, ils s’amusaient. Tout a basculé

L’isolement

Les images et les tensions du dehors finissent toujours par s’infiltrer dans les replis les mieux protégés au point de les perturber. Un tiers des appartements ou habitaient nos consultants se trouvaient situés sur des axes de communication (grands boulevards, trottoirs ou zones piétonnières encombrées). Comme si la contiguïté de l’agitation menaçait toute quiétude[20]. Pour s’en prémunir, certains de nos patients en Abitibi s’isolent dans des chalets, en pleine campagne, ou dans des appartements sans vie, en ville, n’en sortant qu’une à deux fois par mois pour faire leurs courses et me rencontrer. En pareil cas d’autisme domiciliaire, le travail thérapeutique consiste moins à sonder l’histoire, qu’à favoriser le mouvement, (en termes plus pratique répéter les visites plutôt que de les étirer). Les plus « radicaux » d’entre ces patients, excluent toute pénétration médiatique qui, en s’infiltrant dans l’intimité d’univers replié, peut engendrer une crise domiciliaire. Trop de tensions indues bouleversent des équilibres domiciliaires instables et précaires.

 

Mon téléavertisseur m’appelle à la ville de Dunkerque, cette brasserie animée qui n’enregistre ordinairement que les courtes haltes de la gare et de l’hôpital. La salle est silencieuse et immobile. Tout le monde retient son souffle, les yeux rivés sur l’écran. Séisme politique, la France bascule vers le « socialisme ». Quelques minutes plus tard, aligné face à mon bureau, un adolescent agité flanqué de ses deux parents figés,. Eux veulent que nous l’hospitalisions, immédiatement. Il aurait été violent et agressif toute la journée. Nous proposons de l’héberger pour la nuit car il doit réintégrer le centre qu’il fréquente en semaine depuis une dizaine d’années le lendemain matin. Une existence ordinairement bien tempérée, bousculée par la secousse électorale. Finalement, au milieu du relâchement général, ils décident de repartir, ensemble. Ils auront accompli ce voyage sous influence, en train, depuis leur HLM de la grande banlieue pour éviter le huis clos dévastateur de l’enfermement domiciliaire et soumis à une pression électorale importante qu’ils ne peuvent contenir. Le lieu domiciliaire s’inscrit, à chaque fois, dans un ensemble particulier où il enregistre les tensions de l’intérieur, mais aussi celles de l’extérieur qu’il ramasse et qui parfois le submerge.

 

L’implosion

Installé dans le quartier de la Goutte-d’Or qui servait alors de points de chute, nos urgences recevaient beaucoup de jeunes femmes provenant du Maghreb. Venues rejoindre leurs maris souvent sans travail elles restaient des journées entières, seules, ou avec les enfants, dans un petit appartement délabré ou une modeste chambre d’hôtel, où elles étaient parfois aussi victimes de la violence de conjoints, eux-mêmes déstabilisés. Débordées et en plein désarroi, leur plainte est intériorisée. Les troubles se promènent anarchiquement dans une physiologie en désordre, qui reflète leur propre désordre spatial de jeunes arrivées. Elles ont la sensation de s’affaiblir, de se dépersonnaliser. Elles ne se reconnaissent plus dans le miroir. Elles présentent des signes d’amaigrissement, d’allergies ou de maladies cutanées diverses que l’on retrouve, à l’identique, chez les populations fréquentant les urgences parisiennes, mais aussi celles de l’hôpital Bellevue, à New York. Dans son livre majeur La Plus Haute des Solitudes, Tahar Ben Jelloun notait chez les hommes cette même conversion de la souffrance mentale en impuissance sexuelle et sensation de dépérir. Privées de leurs repères habituels, et sans la protection de toutes formes de microsociétés féminines, musulmanes ou méditerranéennes, la plupart des femmes que nous recevions évoquaient le dépaysement dans un univers vécu comme adverse, voire hostile, dénué de protection. Finalement, notre mission sera de rétablir cette enveloppe protectrice, de restituer la fonction domiciliaire à travers la mobilisation de parents et amies. Il s’agit bien évidemment de premiers soins, mais ils sont essentiels. E.T. Hall note que l’isolement et l’équilibre domiciliaire doivent permettre à la personne de pouvoir décharger la grande dépense nerveuse qu’exige la vie sociale en milieu urbain.

 

La pression

 

Ces femmes illustrent clairement les effets de cette désharmonisation domiciliaire que l’on retrouve, aujourd’hui, dans des environnements plus stables ; notamment aux urgences de banlieue type American Beauty. Nous y recevons, pêle-mêle, les victimes en état de choc ou les auteurs complètement désemparés, de violence, inceste ou abus sexuels. Autant dire que l’on rencontre, aujourd’hui, des états de grande souffrance ou de violence familiale parmi les populations socialement et économiquement bien établies. Cette fois, ce n’est pas le chez soi qui est précarisée, mais la dépense et la pression extérieure qui excèdent leur capacité d’absorption, dans un univers intime traversée en permanence par les médias électroniques.. Enfermé, comme ces jeunes femmes étrangères, l’intimité, l’intégrité, et l’équilibre psycho logique de l’individu sont altérées par cette surcharge émotionnelle. Le lieu se constitue, alors, comme une véritable caisse de résonance qui amplifie le désarroi. Appartement privé et/ou chambre d’hôtel peuvent, parfois tragiquement, se transformer en antichambre de la mort. Ils représentent la localisation la plus fréquente des suicides où peuvent devenir les arrières-scènes de paranoïas explosives[21] en prenant des allures de temples guerriers, messianiques.[22]. Outre le fait que tous ne supportent pas le rejet, les jeunes snipers ou les adolescents assassins, ont en commun une existence solitaire et renfermée. Ainsi, le repli sur le lieu (sans doute parce qu’il mobilise sa pulsion de mort), peut générer des dérives sexuelles et violentes, perversions, suicide ou meurtre. Une réalité géomentale, un symptôme dont on ne doit pas méconnaître les effets.

 

La sécurisation

 

Aujourd’hui, qu’elle serait l’idéal du lieu domiciliaire ? Laissons la parole au directeur du Bel Air à Los Angeles, un des plus luxueux hôtels accueillant les stars et les grandes fortunes du monde. Ils y trouvent des armoires de cèdre pour y ranger leurs vêtements entre leur visite, «Et, si nos hôtes font envoyer leurs bagages à l’avance, ce que nous encourageons, les effets personnels sont disposés dans leur garde-robe selon leurs habitudes et leurs vêtements sont repassés. Nous pouvons même placer leurs photos de famille dans leur chambre.» Et Carlos Lopes de conclure : «C’est ça le confort moderne en voyage.» Ce type de lieux rencontre la standardisation de plus en plus grande des ressources touristiques face au malaise que génère le déplacement ou l’inconnu. Tout y est organisé pour permettre aux voyageurs, de se reconnaître, de se resituer. Dans sa chambre normalisée, des hôtels internationaux, il va retrouver, non seulement, la bible (comme dans les vieilles chaînes américaines), mais aussi toutes ses marques habituelles de cosmétiques écologique et chers. Dans un registre moins jet setter, les emplacements pour les tentes de l’été, sont réservés, d’une année sur l’autre, et leurs moindres déplacements, ne serait-ce que de quelques mètres, peut servir d’argument à une comédie comme «Camping». Si les architectures touristiques sont exemplaires, c’est qu’elles rencontrent nos idéaux spatiaux, le modèle est universel et reproduit une exigence ontologique : l’individu s’inscrit dans une continuité, un milieu, dans lequel il peut se reconnaître et qui lui donne un axe de stabilité pour se déployer dans l’environnement. Depuis l’utérus maternel jusqu’à notre planète[23], si on le réfère au cosmos, le lieu est cette réalité totalement expansive qui, contrairement à l’étendue, a toujours une limite[24]. Même si le lieu n’est pas le tout de l’espace, sa privatisation, aujourd’hui menacée, est nécessaire à toute forme d’individuation et à son maintien.

 

A2- LES LIEUX INTERMÉDIAIRES.

 

La dérive domiciliaire

 

Aujourd’hui, la précarisation de l’habitat[25] se généralise, et la clinique de l’intime ne s’arrête plus à la sphère domiciliaire, mais utilise toute la gamme des lieux pour la reconstituer. Tout lieu public est privatisable, de la même manière que maintenant tout lieu privé est ouvert sur l’extérieur via les médias électroniques. Nous y reviendrons lorsqu’il s’agira des frontières. Contentons-nous d’en rappeler les effets les plus bruyants (agressions électroniques ou cyberpédophilie). Les lieux que nous allons retrouver maintenant sont concrets. Ils nous mènent du domicile privé aux centre d’achats, transports et gares… La domiciliation à la dérive va jusqu’à investir ce que Marc Augé nommait des non-lieux, sachant bien qu’il n’existe jamais sous une forme pure, «des lieux s’y recomposent, des relations s’y reconstituent…» Ainsi, le lieu peut se recomposer, parfois, dans ce que les Américains appellent «empty space», soit dans un simple vide, carrefours autoroutiers, parkings souterrains, friches immobilières, espaces verts,[26] immeubles délabrés et insalubres abritant quelquefois, dangereusement, des squatters. Pour nous introduire à ces déclinaisons mutantes de la domiciliation, nous avons choisi de partir des gares, au plus près du mouvement et des flux. Elles vont s’offrir comme dispositif théâtral propice aux haltes, impasses ou enlisements. Le besoin d’appropriation territoriale va détourner de leur usage commun certains lieux publics, annexés comme dernier rempart identitaire.

 

La gare du Nord

 

Pour les urgences psychiatriques métropolitaines, les gares sont d’immenses pourvoyeuses que nous retrouverons, d’ailleurs, au moment où nous parlerons des trajets et du mouvement dans lesquelles elles s’inscrivent et dont elles enregistrent les incidents ou accidents. S’adressant aux extensions du lieu domiciliaire, c’est maintenant leur fonction protectrice maternelle qui va retenir notre attention. Qu’il s’agisse de la gare routière proche du Presbyterian Hospital, au nord-ouest de Manhattan, ou Grand Central Station, carrefour ferroviaire au sud-est voisin du mythique Bellevue, où séjournèrent Malcom Lorry et Sid Vicious[27] qui en sortira pour se tuer. À New York, comme nous à Paris, voisin de la Gare du Nord, les docteurs Lipton et Sunnen, (psychiatres à l’urgence du Bellevue), recevaient des populations diverses venant des gares. Ceux qui ne font que s’arrêter élisent la gare comme scène obligée de leur expression dramatique en détournant son usage commun, comme on détourne celui d’un mot, pour se faire entendre. Autant d’histoires, autant d’épisodes, autant de lapsus spatiaux marquant la rencontre d’une trajectoire individuelle en détresse avec un lieu passant, se convertissant en accueil transitionnel. Dérive suicidaire, égarement touristique, déroute désabusée, évanouissement, sidération et bien sur explosion individuelle[28]. Le traitement à l’urgence consiste à re-localiser. Il nécessite un temps d’attente pour permettre un nouveau départ. De quelques heures à une nuit, allité, il permet de se rétablir, comme pour ce cadre recueilli près des voies, incapable de retourner en banlieue où l’attend sa femme malade, mais aussi ses jeunes adolescents en fuite, à la découverte de Paris, où cette jeune américaine installée au centre du hall, demi-nue comme une danseuse Butho.

 

Les lieux publics

 

A Paris, comme à New York, nous recevions également les membres de groupes minoritaires et marginaux qui venaient se réfugier dans la gare (toxicomanes, minorités sexuelles), dont nous ramassions les malaises, les paniques, les comportements déviants, les prostitué abusées ou les clients désabusés. Viol violence sexe et drogue[29]. Sans l’habiter, ils y séjournaient régulièrement contrairement aux itinérants qui pouvait s’y domicilier. L’un d’eux me demande d’appeler la régie pour prévenir sa femme qu’il est à l’hôpital. Leurs passages à l’urgence vont leur permettre soit de se réconcilier avec le territoire dans lequel ils se meuvent, soit de se voir proposer une hospitalisation modulées en relation avec leurs niveau de décrochage. 26% restent une nuit à l’hôpital, 8% sont orientés vers des services psychiatriques. La Gare du Nord s’est, aujourd’hui, complètement transformé. Elle accueille, sans doute, moins d’itinérants. Cependant, une récente émeute, «à la parisienne», est venu me rappeler qu’elle était encore une aire de combat pour des jeunes exilés des banlieues Nord pour qui elle demeure la dernière limite entre leur no man’s land périphérique et une cité interdite. Occupation domiciliaire, occupation symptomatique, ou politique, les lieux sont détournés pour servir de scènes d’expression à des souffrances individuelles ou collectives. La psychiatrie d’urgence pourrait sans doute faire la liste exhaustive de ces espaces jardins publics, parkings, centre d’accueil, abris qui étalonnent la descente aux enfers de l’itinérance ; où grands magasins, restaurants, hôtels qui accueillent les pannes de l’individu simplement disjoncté. Si pour nous la gare est emblématique, les lieux publics transformés en domicile privé sont nombreux. Ils sont aussi extensible et peuvent s’offrir comme refuge.

 

Le quartier

On se rappelle le souci du directeur du Bel Air à Los Angeles de personnaliser, à minima, le décor de ses chambres haut de gamme, l’appropriation territoriale même précaire est au principe de toute individuation. En l’absence de cet espace protecteur le quartier, lui-même, peut s’y substituer et s’offrir comme espace domiciliaire. Je pense à cette itinérante new-yorkaise évoquée par Anne Lovell une vieille femme, expulsée de sa maison et qui campait en face de l’immeuble détruit dans lequel elle avait habité et qui avait été remplacé par un immeuble de luxe. Elle incarne jusqu’à l’absurde la subjectivité du lien au lieu. De manière moins radicale, plus pragmatique, cette fille, itinérante à Paris, vit dans le quartier de Montmartre où elle a habité. Elle y possède un minimum de repères. Elle connaît les commerçants et quelques habitants. Finalement, pour elle c’est le quartier lui-même qu’elle privatise et où, en définitive, elle trouvera où se reloger. En traçant des cercles autour de leurs anciens logements, ces itinérantes localisées se reconstruisent un lieu précarisé qui peut s’inscrire dans leur histoire. Elles se défendent d’une errance absolue, c’est-à-dire d’une espèce d’atopie, en délimitant un espace fermé qu’elles connaissent, qui n’est pas un domicile, mais une zone avec des repères de vies qui peuvent fonctionner à minima comme lieu privé.

 

Habitudes

 

Habitudes et habiter ont la même étymologie. C’est à travers le retour de l’habitude que de nombreux patients itinérants hospitalisés arrivent à reconstituer leur intériorité, abandonnant le on pour le je, lorsqu’il parle d’eux, et retrouvant une histoire libérée de son emprise spatiale. Nous-mêmes, lorsque nous revenons de voyage nous ne retrouvons réellement nos lieux, cette retrouvons nos habitudes que nous recommençons à l’habiter. Voir Guy Cochaud : travail sur itinérantes. Les habitudes[30] permettent aux jeunes itinérants que nous avons rencontrés de pouvoir se réhabiliter Le domicile s’inscrit dans un environnement immédiat qui le supporte et qui, en son absence, peut quelque temps s’y substituer. La psychiatrie, elle-même, a développé, au niveau international, des techniques de soins intégrant ce facteur : milieux thérapie, psychiatrie communautaire ou institutionnelle plus orientée sur la reconstruction des habitudes avec la naissance de l’ergot thérapie.[31] Si l’on admet donc le rôle supportant des entourages, leurs vertus thérapeutiques allant jusqu’à se substituer parfois aux lieux privatisés, on comprend que leur détérioration puisse, de la même manière, sensiblement affecter ceux qui l’habite, le plus souvent ceux pour qui cette protection serait indispensable.

 

La dérive

 

Les quartiers géographiquement isolés, pauvres, certaines banlieues et ghettos aux architectures inhospitalières, en dévaluant les lieux domiciliaires, disqualifient les parents et affectent leur crédibilité. Ce sont les mères qui sont le plus souvent blâmées pour l’inconduite de leurs enfants par nos nouveaux moralisateurs, alors qu’elles sont les victimes de leurs incuries urbanistiques. Soulignons simplement la disparition, quasi-totale, de lieux conviviaux, de proximité dédiée aux collectifs, absences d’autant plus dramatiques qu’elles s’adressent à des populations venant de territoire où généralement ils sont valorisés. Une véritable déshérence du sens spatial, qui transforme ces vides servant de parking en champs de bataille autodestructeur pour le quartier, qu’une partie de la jeunesse tente de re-symboliser par la danse pour pouvoir s’y identifier. Le break dance, pratiqué sur les trottoirs de Manhattan par des adolescents hispaniques et afro-américains, mais aussi la danse acrobatique, sauts sur les volumes de béton, murets et escaliers par des jeunes des cités françaises (le groupe les Yamanashi), représente une confrontation directe avec une ingrate matérialité, une forme d’initiation contemporaine. Interviewés, ils constataient que la maîtrise que leur apportait cette pratique extrême et dangereuse les rendait plus sûrs d’eux, plus à l’aise, notamment lors des entretiens d’embauche à Paris, où déjà handicapés par leurs origines, ils doivent cacher leur adresse pour pouvoir trouver du travail, (surtout s’ils sont diplômés en position d’espérer décrocher des postes de responsabilité. Cette barrière explique que la violence parfois s’inverse. Emeutiers ou casseurs ayant, soudain, à portée de pieds et de mains, ce dont ils sont exclus ou privés ; tandis que de manière générale l’incertitude spatiale associée à une fragilité historique explique les replis communautaristes qui s’instaurent comme lieu de référence.

 

Le groupe comme lieu

Dans ces périphéries ou quartiers défavorisées, le repli renvoit chaque communauté à sa propre identité religieuse ou ethnique. Aujourd’hui, à Sarcelles[32], l’une des premières cités-dortoirs de la banlieue parisienne, les populations se définissent d’abord comme juives, arabes, musulmanes, noires. En l’absence de cohérence, d’Inter et d’intra relation du lieu, c’est son expression première, le groupe, qui va se constituer comme espace de reconnaissance et de protection. La psychiatrie va s’adapter à cette nouvelle réalité, soit qu’elle crée des centres communautaires, soit qu’elle développe des approches plus systémiques, moins ethno-centrées. En situation d’instabilité territoriale, nous l’avons constaté lors d’un échange organisé entre la France et le Québec avec de jeunes patients venant d’Abitibi et de Normandie, le groupe prend figure de lieu avec reconstruction des schémas spatiaux individuels. Tour à tour, pour les deux groupes, il s’est constitué comme un lieu mobile qui assumait la fonction de repérage et de protection dans un territoire inconnu. Les tours-opérators savent ce qu’il en coûte de se tromper dans la composition des groupes qui partent ensemble, la cohabitation des identités spatiales étant parfois difficile. Nous avons vu se reproduire ce même mouvement de repli que nous avions observé avec nos jeunes patients, le 11 septembre, à New York, avec des gens qui, spontanément, se réunissaient n’importent comment et où la création de ces groupes éphémères s’offrait comme un espace clos, immobile, dans un décor de désolation et de frayeur. Dans le cas d’une nature déchaînée, les cow-boys rassemblaient le troupeau dispersé en le faisant tourner sur lui-même[33], jusqu’à ce qu’il s’immobilise. Ici, le lieu est moins le morceau de terre occupé par les animaux, que le troupeau véritable point d’arrimage, dans ces étendues infinies du western. Le groupe permet une localisation minimale lorsque l’environnement est instable et les identités, à la dérive. On le voit avec les gangs qui fonctionnent comme dernier recours de l’identification territoriale en établissant des règles et des frontières dont la transgression est passible d’exécutions sommaires. Il n’est pas étonnant que, face à cette folie spatiale, des parlementaires ou des hauts fonctionnaires, de chaque côté de l’Atlantique, aient évoqué l’idée d’envoyer les psychiatres, plutôt que des policiers, pour entreprendre des traitements de masse. Il y a, bien sûr, toujours un danger pour l’individu dans cette réduction du lieu au groupe dont témoigne l’organisation totalitaire des sectes et des gangs. Des groupes qui, eux aussi, peuvent se transformer et sont, par ailleurs. Extensibles. Au point d’embrasser des collectivités plus larges.

 

La dilution

 

A leur retour de voyage en France, le groupe de jeunes québécois s’est senti, à nouveau, chez lui, dès qu’il est sorti de l’avion à Montréal. Pourtant un seul d’entre eux connaisse déjà la métropole il avait quitté auparavant l’Abitibi.Il est probable que si nous avions voyagé sur Air Canada, il aurait, comme pour n’importe quel touriste de retour, éprouvé la même sensation en entrant dans l’avion. La clôture identificatoire, d’abord représentée durant le voyage par le groupe, s’est brutalement transformée pour épouser les dimensions d’un pays. Le lieu «immatériel» du groupe va se confondre avec un territoire géographique. Il n’y a pas opposition entre ces deux catégories de lieux. C’est, à la fois, le groupe et le territoire, un peu comme le domicile de son environnement qui assument la fonction de repérage. Le plus souvent, le groupe auquel l’individu se rapporte s’identifie lui-même, ou se rapporte, lui-même, à un lieu géographique, américain ou européen, asiatique ou africain. Le lieu peut prendre différentes dimensions. Il a pour caractéristique principale de permettre un repérage identitaire. Lors des victoires de l’équipe de foot de France Black-Blanc-Beur, on pense également à la Dream Team américaine de basket-ball, on a vu se manifester les centaines de milliers de jeunes, toutes origines confondues, à la recherche de cette harmonie entre groupes et territoires. Ces événements sportifs où le corps est en première ligne suscitent des phénomènes d’appartenance massive en s’offrant comme des modèle pour de jeunes populations marginalisées, en déficit de territoire et d’images. Une version positive de l’hooliganisme. Toute une collection de modèles et de réactions culturelles obéissants à des déterminismes spatiaux communs, la nécessité d’un lieu suffisamment investi et limité pour pouvoir asseoir son identité, même s’il s’agit parfois d’une courte pause. Car les lieux mêmes ne cessent de se déplacer. Ils se détachent des géographies et deviennent indépendants de leurs particularités territoriales.

 

L’atopie

Il ne s’agit plus seulement des métropoles de la mondialisation, mais aussi de cette mode de nouvelles formes de mobiles-homes, maisons vendues clés en mains sur catalogue, aux allures de châteaux, et non plus d’une aristocratie terrienne, mais en harmonie avec une aristocratie planétaire de l’image selon des critères de marché et de mode. Une construction hors de tout contexte environnemental sinon écologique, planétaire, produit en série en Amérique du Nord et envahissant, sans doute, déjà, les banlieues européennes et chinoises. Si le style des architectures touristiques le plus souvent dénaturent les décors qui les accueillent c’est aussi vrai pour ces architectures standardisées qui envahissent la planète et transforment les nouvelles constructions des banlieues riches en castelet et construction néo-hollywoodiennes. Aujourd’hui, les lieux, comme les monnaies, ont perdu leur étalon historique, et leur valeur flotte sur le marché spatial international qui détermine leur cours. Si un tel arrachement est possible, c’est parce que l’espace géographique est, lui-même, soumis à une redéfinition. Les territoires agricoles aujourd’hui en jachère sont précipités dans la catastrophe et s’accompagnent les mêmes effets psychologiques que les friches industrielles ou que les quartiers en déshérence.. Dans les campagnes américaines, là où on s’y attend le moins, on assiste à l’explosion de la consommation de drogues toxiques faites à partir d’engrais et de fertilisants avec, naturellement, constitution de mafia régionale qui achève de détruire le tissu local. À mesure que les lieux se délocalisent, le territoire se métamorphose, le fondement historique du bâti s’effrite avec, à la clef, en pareil cas des taux de suicide de plus en plus importants.

L’habit

 

Faute de groupes[34], de communautés et de territoires, c’est le corps en dernière instance qui va faire office de lieux. Sa déchéance physique indique la fin du combat. Un tel lieu ne se définit plus par sa forme géographique ou sa taille, mais par son allure qui opère comme fonction de repérage dans les jungles urbaines modernes. Revenons à cette américaine, les vêtements déchirés, dans la cour de la gare, le visage bouffi par l’alcool et, sans doute, les coups. Malgré son mutisme initial, nous savions par sa coupe de cheveux stylisée qu’il s’agissait moins d’une errance que d’un accident de voyage. Pour les patientes itinérantes qui se présentent à l’urgence, leurs deux plus grandes préoccupations sont l’hygiène (savoir où elles allaient pouvoir faire leur toilette, se changer, laver leurs vêtements), et la sécurité. Comment errer sans se faire repérer et harceler ? On se rappelle cette danseuse itinérante, en Abitibi, pour qui la reconquête de l’espace, via l’hospitalisation, passait par la reprise de son corps. C’est cette même exigence d’hygiène et de sécurité qui inspire l’architecture des nouveaux hôtels de luxe, raffinement des salles de bains et la présence de gardes du corps omniprésents. C’est ce même désir d’apparence de confort vestimentaire que l’on retrouve parmi une jeunesse marginalisée très souvent stigmatisée dans son corps par le profilage racial et social de nos sociétés. Dans les ghettos, dans les quartiers pauvres, les jeunes ont à cœur de bien paraître une mode de survie dans un environnement où, par ailleurs, le plus souvent, les seuls Temples sont les centres d’achats. Ils s’habillent d’articles griffées, avec des accessoires de qualité. Sans aller jusqu’à l’extrémisme des Sapeurs congolais [35] La valorisation de l’apparence s’inscrit contre la dévalorisation du lieu. Ceux-là, lorsque nous les rencontrons, nécessitent plutôt une cure de l’image, une restauration de leur narcissisme en panne, une perte d’ego et d’estime entraînant anxiété, dépression, confusions et dérives. Quelle soit physique ou imaginaire, cette inscription corporelle du lieu[36], permet d’affronter un univers dont l’apparence, diluée ressemble à celui des montres molles de Dali, un désert aride où l’on s’enlise et se perd. C’est cette intégrité du corps, son esthétique, que l’itinérant doit préserver en toute circonstance[37] s’il ne veut sombrer dans l’errance.

 

Incorporation

En dernier recours, c’est le corps, lui-même, qui va servir de lieu pour accueillir ou exprimer l’insécurité et le malaise. Les tatouages et le piercing constituent pour les jeunes adolescents de la rue une manière d’habiter leur corps au moment où le territoire devient incertain, stigmatisant et contraignant. Une jeune adolescente me disait que, sans ses marques, elle sentait son corps vide. C’est le corps qui contient. Quand l’espace se dérobe, le corps peut être investi comme lieu. Il tient lieu de lieu si l’on peut dire. On le voit, au moment des catastrophes naturelles, humaines, génocides et massacres auxquels nous assistons en direct, et où les victimes muettes ont souvent tout perdu et demeurent corporelles, gestuelles. C’est cette émotion qui inspire de nombreux artistes contemporains à faire de leur propre corps la scène de leur performance. De manière plus populaire, on pense à la lutte extrême. Toute cette problématique est convertie en terme symptomatique, une clinique à fleur de peau ; qu’il s’agisse de tentatives suicidaires, mais aussi d’automutilations et d’agressions. Le corps, considéré comme dernier refuge, dont la peau décline l’identité et pour lequel les plus démunis n’ont comme seul but que d’essayer de la sauver, et les mieux nantis d’en préserver l’éclat. Alors, au-delà du corps, y a-t-il d’autres lieux possibles ? La pléiade de lieux que nous avons évoqué représente un mode différencié mais stable du territoire. Ils nous auront permis de saisir les caractéristiques qui s’attachent au lieu comme point d’ancrage au sein d’une étendue traversée par des courants divers. Ces mêmes caractéristiques que nous allons retrouver dans l’ensemble des lieux flottants dans lesquels nous baignons tous.

A3 – LES LIEUX FLOTTANTS

Les images comme modèles et les sites comme refuges, les sons et les signes comme repères, représentent autant de modes d’identifications spatiales interférant ou se substituant à la réalité physique et géographique du lieu. Changeant de substance, il (QUI?) va retrouver l’essence même de sa fonction, établir et renforcer des formes localisées de reconnaissance, dans des univers aussi insaisissables que la musique ou la langue, le médiatique ou le virtuel.

 

L’image

Aujourd’hui, les médias ne sont plus simplement une simple représentation de notre monde, ils représentent et incarnent un monde. Le «paysage médiatique», possède ses lieux, ses véritables monuments historiques, stars et présentateurs, icônes que l’on retrouve aujourd’hui délocalisées dans les chambres d’hôtels standardisées où l’on se retrouve chez soi aux quatre coins du monde. Les émissions préprogrammées servent de point de repères listés dans les hôtels de luxe pour chiens afin d’amortir le choc du changement de demeures, comme la mode des soap opéras qui structure le cours de très nombreuses existences. Cependant, l’image n’est pas neutre et l’on sait, aujourd’hui, que l’on peut présenter un état de stress post-traumatique après avoir regardé, en boucle, une tragédie lointaine qui nous a particulièrement bouleversé. L’image s’inscrit comme le lieu capable, comme dans les télénovélas, de se substituer à une réalité souvent limitée, capable également de redéfinir les lieux, comme c’est le cas avec le tourisme et le fut pour le Texas le pays des cow-boys revampés en eldorado pétrolier, grâce à Dallas. Ainsi, le monde de l’image reconfigure actuellement les territoires, de même que les standards de vie, entraînant des déficits identitaires chroniques ou brutaux qui se manifestent sous la forme de troubles d’adaptation en expansion, mais aussi lorsque la chute est trop brutale (sous la forme de violence et de suicide). De manière plus générale, la psychiatrie est confrontée à une réalité nouvelle du narcissisme qui se confond avec l’image.

Les sites

De la même façon, le virtuel, même s’il nous apparaît comme un univers incessamment mouvant, possède ses lieux qui sont les sites autour desquels les gens se regroupent où s’articulent et nous serons bientôt rassemblés dans des cimetières virtuels que nos proches visiteront parfois.[38] De notre vivant la domiciliation électronique, comme le téléphone portable à laquelle elle est aujourd’hui attachée, fonctionne comme un point de repères. Où que l’on soit, les médias électroniques fonctionnent comme de véritables lieux détachés de toute contrainte géographique en contact direct avec le groupe. Ces territoires médiatiques ou virtuels qui tissent la culture de demain vous accueillent dans leurs propres lieux. De par leur nombre et leur diversité, ils ont la capacité d’être modulable. Chacun peut choisir, sur mesure, ses propres lieux d’identification et d’expression. Les lieux qui épousent le cours de vos pulsions et qui, de ce fait, «accrochent», contribuent à de-substantialiser les lieux déjà fragilisés, conflictuels de notre réalité. À l’urgence, nous recevons, aujourd’hui, ceux pour qui ces lieux sont facilement accessibles et qui en deviennent totalement dépendants. Une clinique géomentale faite de replis, de fixations et de dérives diverses. Pour mémoire et pour l’heure, évoquons simplement la vague pédophilique et la montée de la violence images et sites confondus.

La musique

Lors du passage à Val-d’Or, en Abitibi, du groupe amérindien Katsin, une panne d’électricité a plongé l’auditorium dans l’obscurité. Après quelques minutes de silence, des cris simulant des chants d’animaux ou d’oiseaux, allant crescendo, des souffles lourds qui évoquaient le vent se sont fait entendre. Le public, très majoritairement autochtone, reproduisait dans l’obscurité son univers sonore, une nuit dans la forêt boréale. Des sonorités qui évoquaient chez moi les bruitages du visionnaire Sun Ra, en concert dans les arènes de Nîmes, un soir d’été. Par ce simple bruitage, cet habillement sonore, les Algonquins et les Crees s’étaient approprié la salle comme la musique pygmée délimite leur territoire invisible, comme les stars internationales détournent les stades et aéroports désaffectés en scène identitaire. Une musique qui, parfois, tient lieu de lieux : le chant pour les Gitans, mais aussi le jazz pour les Afro-Américains, où la culture Hip-Hop où-et la musique rap associées à des territoires en crise dont on connaît la popularité et l’aversion qu’elles peuvent susciter. Une musique qui a aussi ses lieux, les notes, sans doute, mais nous pensons, ici, plutôt au refrain, à la ritournelle, au rythme qui enracine l’écoute que l’on retrouve très fréquemment dans les musiques folkloriques et régionales. L’enracinement géographique de la musique se réfléchit dans sa composition et c’est cette double inscription externe et interne du lieu dans la musique qui explique les effets bénéfiques de la musicothérapie. Présentes, simultanément, la possibilité de s’identifier spatialement et, en même temps, de pratiquer un langage territorial distancié où les lieux sont recomposés. À la clef, la possibilité d’une meilleure souplesse de fonctionnement pouvant s’étendre aux rigueurs de la vie quotidienne chez certains autistes.

La langue

La langue peut se substituer, elle aussi, à des limites territoriales mal définies comme c’est le cas pour le Québec, en particulier, et pour la francophonie à géographie variable, dans son ensemble. Comme la musique, si la langue peut se substituer aux étendues physiques pour déterminer les identités territoriales, en retour, ces derniers vont largement influencer sa structure. Vaste sujet sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Contentons-nous, pour l’heure, de noter que la langue demeure un refuge au moment où les lieux perdent leur arrimage pour devenir comme les monnaies aléatoires et flottantes. Un refuge patrimonial nostalgique que certains protègent des érosions et des détournements, tandis que d’autres en redessinent les contours et en construisent des langues locales sur la forme du slam ou du verlan. Ainsi, la langue, elle-même, est travaillée par les infortunes d’un lieu qui l’entraînent dans sa délocalisation. Même si elle fait mine de se ressaisir, elle ne cesse de se diluer, une dilution qu’accélère le flot des modèles de communications électroniques. La langue et les lieux sont étroitement liés et les divers types de psychothérapie qui l’utilise n’ont de cesse d’établir des dispositifs d’écoute localisée qui les caractérisent. L’exemple le plus classique étant celui du divan identifié à la psychanalyse et le plus avant-gardiste les logiciels de traitement.

 

Au-delà du lieu

 

Le lieu de la prison est, sans doute, socialement le degré zéro du lieu, et l’on voit toutes les stratégies que développe l’univers carcéral pour s’en distraire ; des déplacements mêmes limités, (visites de la famille, parloir avocat, hygiène du corps, douches, dentiste, médecin), ces récréations habilement renommées promenades. Un monde qui simule et reproduit l’extérieur est, aujourd’hui, relayé par ordinateur et télévision. Si le lieu est clos, il doit être animé. J’ai eu l’occasion d’aller visiter ce patient emmuré qui venait me voir, de temps en temps, et eu la surprise de constater, sur le tapis de son petit studio, la trace de ces pas reproduisant le trajet répétitif de ses mouvements. Comme si, même le niveau zéro du lieu, avait besoin d’un minimum d’animation, le besoin de reconstituer, miniaturisés en son sein, des trajets et des frontières pour survivre. Si le lieu ne peut être immobile, hormis dans la classique catatonie, il ne peut non plus demeurer isolé. Il est notre première articulation avec l’espace. On n’est pas simplement là, posé comme une statue sur un socle, dès le moment où l’on sort du lieu originel. On fait nécessairement face aux autres dimensions de l’espace. Le lieu n’existe pas indépendamment des autres éléments de l’espace, il doit s’adapter, évolue en même temps. En l’espace d’une génération, on va passer de la quiétude des grands palaces (on se souvient des séjours bruyants des groupes rock), à des hôtels internationaux largement ouverts sur l’extérieur. l’Opus, à Vancouver, proposent cinq suggestions personnalisées de sortie à sa clientèle avec différentes adresses de boutiques, spectacle ou restaurants. En fonction de votre personnalité, des trajets d’exploration divers vous sont suggérés et, en même temps, vous êtes informés de vos limites en vous signalant les rues et quartiers dangereux où il est conseillé ne pas s’aventurer. Le lieu ne délimite pas seulement un espace clos, il se constitue comme une halte sur des trajets, aujourd’hui renouvelés et plus diversifiés. Une occasion, pour beaucoup, de s’égarer ou de se perdre.

 

 

 

B-  PSYCHO GÉOGRAPHIE DES TRAJETS.

 

Comment parler des trajets ? Comment les individualiser ? Contrairement aux lieux, plus facile à nommer (la chambre, la France, etc.), les trajets représentent une composante éphémère immatérielle de l’espace, un entre-deux, un vide dans lequel tout peut arriver. Les lieux sont, au moins fantasmatiquement, l’élément sécurisant de l’espace, tandis que les déplacements en représentent une composante plus sensible et plus vulnérable. Trajets et lieux sont inséparables et c’est, finalement, en parlant du lieu que nous sommes tombés sur les trajets, un élément de l’espace auquel nous sommes de plus en plus souvent confrontés.

 

Dans le cadre des profondes mutations spatiales qui touchent aujourd’hui les territoires du monde occidental, les réseaux sont des éléments qui semblent jouer un rôle très important. On sait en effet que les réseaux routiers, ferroviaires, ou les réseaux techniques urbains, ont été au cours du dernier siècle un fort agent de modification de l’usage de l’espace, notamment en participant au désenclavement des campagnes, à l’exode rural et à l’explosion des agglomérations. Nous pouvons donc imaginer que l’internet, de par sa caractéristique de réseau, a potentiellement un impact sur le territoire.

La géographie est aujourd’hui en passe de considérer la notion de réseau comme un paradigme fondamental, au même titre que celui de territoire. Les relations entre les réseaux et le territoire sont donc de plus en plus prises en compte dans cette discipline, tant il semble que l’articulation entre ces deux aspects de l’espace sont fondamentaux pour sa structuration.[39]

Nous nous proposons donc à travers cet article assez long de brosser l’état des lieux sur cette question, de manière à balayer quelques-unes des principales problématiques s’y rapportant. Nous nous proposons pour cela de diviser ce travail en trois parties. Nous débuterons par une définition des réseaux en géographie, où ce problème est globalement considéré sous deux aspects : les réseaux techniques et les réseaux sociaux (1ère partie). Nous aborderons par la suite les relations entre réseaux et territoires en tant que telles (2ème et 3ème partie). Dans ces deux parties, nous essaierons de rassembler les problématiques générales que peut poser aux géographes le problème de l’articulation entre réseaux et territoires

 

Pour un nombre sans cesse croissant d’individus, le trajet passe, accidentellement ou régulièrement, par l’urgence, pour ré-harmoniser leur mobilité dans l’environnement. Ces transits thérapeutiques offrent une gamme variée de tableaux. Il peut s’agir de simples incidents, d’accidents mineurs survenants au moment de simples déplacements familiers qui opèrent comme caisse de résonance et scène d’expression des troubles. Il peut aussi s’agir d’arrêts momentanés, ou de haltes forcées, voire d’un repère rituellement utilisé sur des parcours, cette fois éclatés, désorganisés des itinérants aux frontières de l’errance. Le passage à l’urgence s’instaure comme articulation dans le rapport que les individus entretiennent avec des trajets qui, momentanément ou de manière plus permanente, déclinent leur identité. De même qu’il n’y a pas de lieux qui ne contiennent des trajets, il n’y a pas de mouvement qui ne circule entre des lieux. Des bancs publics, des stations de métro, des parkings, des parcs ou des squats pour les itinérants, des hôtels et des restaurants de luxe avec des déplacements en première place pour les stars du jet set. Le fait d’énumérer immédiatement des lieux en voulant définir les trajets montre que, si nous sommes obligés de sortir du lieu pour pouvoir nous accomplir, nous devons aussi, régulièrement, nous arrêter. Une règle qui s’applique, que l’on soit en bas ou en haut de l’échelle, l’itinérant dans la rue n’y échappe pas. Ses haltes sont de plus en plus éphémères et se font dans des lieux de moins en moins sécurisés ; et l’on sait dans un autre registre les déroutes des stars internationales emportées par le mouvement et dont la presse people s’acharne à faire le décompte en direct. Ces électrons libres indiquent clairement le rôle déterminant des trajets au niveau des harmonies psychiques au moment où les points de repère deviennent plus fous, incertains. Alors, qu’est-ce qu’un trajet ? Les diverses formes de malaises que nous allons maintenant évoquer engagent tous des individus en mouvement. Elles vont nous permettre de mieux les identifier et confirmer leur expressivité, non seulement, poétique, mais aussi symptomatique.

 

Même si, dans nos sociétés modernes, depuis le moyen âge, le déplacement et le voyage demeurent synonymes de danger possible, il y a, en même temps, toute une tradition de la promenade qui se matérialise dans l’architecture des parcs, des galeries, des passages et des arcades. Une forme de rédemption par le mouvement qui a donné lieu à toute une tradition littéraire, des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, à ce que Walter Benjamin appelait la flânerie, la marche, dont Thoreau avec Jack Kerouac, Kenneth White ou Le Clezio font une pratique métaphysique. C’est que, le mouvement des humeurs et de la pensée ne va pas sans celui du corps, ils avancent d’un même pas. Thoreau compare la pratique de la marche dans la campagne américaine aux grands pèlerinages de la chrétienté dont on constate, aujourd’hui, le retour en grâce avec leur version païenne, le trekking. Dans la flânerie, comme dans les dérives urbaines chères au situationniste, le promeneur, livré à lui-même, se laisse poétiquement entraîner par sa propre marche, «Voyager longtemps dans une seule agglomération sans l’épuiser mais en s’y découvrant»[40], l’exercice renvoie à soi-même. Le but à atteindre peut devenir anecdotique, c’est moins la découverte d’un lieu, que la traversée d’une étendue qui est valorisée ; déserts, océans, et pour les plus nantis, le ciel, en apesanteur et en orbite. Une réalité qui ne nous est pas étrangère, chacun d’entre nous possédant ses propres trajets fétiches comme le retour pour l’immigré, ou la mondaine ascension annuelle de la roche de Solutré, pour le président Mitterrand. Il peut aussi s’agir de mouvement identitaire plus collectif, les processions, les défilés bien sûr, mais aussi de simples parades de voitures sur la rue principale de Rouyn Noranda, le samedi soir, ou la promenade sur le cours Napoléon, à Ajaccio, au moment de l’apéritif. Ostentation ou introspection, le trajet participe largement au fondement de nos identités.

 

Cette pratique positive du trajet pour lui-même demeure toujours aléatoire avec le risque que, soudain, la légèreté environnante ne devienne lourde et menaçante, et ne s’impose. À l’inverse de ceux qui font le choix de la flânerie et du voyage, l’assignation au trajet et au mouvement, loin de libérer les individus, dilue leurs identités. Cette dépendance (assignation) les assigne à un présent, où l’espace et l’histoire se confondent dangereusement et où l’individu se fond dans la géographie physique de son existence nomade. Contrairement aux peuples nomades sillonnant déserts et océans qui savent où ils vont, la nouvelle errance urbaine se caractérise, non seulement, par le fait que celui qui erre est captif de ses trajets sans lieu, mais aussi par le fait que son trajet ne le mène nulle part, qu’il lui manque cette perspective sur laquelle s’organise le temps. C’est particulièrement le cas avec des consultants perdus dans les méandres des sites de rencontres, amour ou sexe, ou les itinérants dont la quête nomade rencontre la matérialité adverse du décor. Cette désorientation induit de véritables folies non reconnues, parfois fatales qui évoquent cette formule de Foucault : «Le fou n’est pas prisonnier du passage, mais est le passage lui-même

 

B1-  LES RUPTURES

 

L’épuisement

 

Montréal. «On me dit en permanence de circuler, mais je n’ai nulle part où aller et je ne peux pas me reposer.» se plaint un de ces jeunes nomades chassés de son lieu de regroupement, pour cause de gentrification des centres-villes métropolitains. Le taux de suicide de ce groupe est sept fois plus élevé que la moyenne, (déjà élevée dans la tranche d’âge 20 ans), et 40% d’entre eux souffrent de maladies mentales et ont déjà fait des tentatives suicidaires. Sans lieux où se reconstituer, ils sont condamnés au mouvement perpétuel. Pas étonnant, bien sûr, que lorsque nous les rencontrons, leur demande la plus courante est de prendre en charge, momentanément leur trajectoire, leur offrir une pause, avant que, psychiquement, ils ne s’effondrent. La plus ou moins grande désorganisation de leur parcours autorise une évaluation clinique à partir du stade de leur dérive et permet des réponses thérapeutiques adaptées à chaque cas. Le premier : Gilles, un jeune « provincial », tour à tour travesti, prostitué, nomadisant en orbite parisienne, et qui s’appuie sur nous. «Oui, j’ai mon, côté urgence. Il reste toujours là. Je reviens. Je parle de moi c’est la famille[41] Ses simples passages répétés suffisent à réorganiser ses trajets. Le deuxième cas : Julie, danseuse de cabaret perdue dans la toundra. Lorsque nous la rencontrons, elle nous dit «Je suis éparpillée en plusieurs endroits.» Pour elle, une hospitalisation va s’imposer. Une reconquête territoriale qui va passer par l’isolement d’abord, la circulation libre dans le département, puis dans l’hôpital. Ensuite, les sorties en ville puis, finalement, le retour chez elle, à un millier de kilomètres. Plutôt que de la renvoyer immédiatement de manière expéditive dans son secteur d’origine en ambulance pour y être traitée, notre choix a été de lui permettre de retrouver, non seulement, son intégrité mais aussi sa mobilité.

 

Métro boulot, dodo

 

Une sensibilité aux trajets s’impose aujourd’hui à la psychiatrie face a une société de plus en plus articulée autour de la vitesse et du déplacement. La psychiatrie n’a plus seulement à faire à des états, mais elle a aussi affaire aux mouvements, avec leurs égarements et leurs ruptures de rythmes. Toute une clinique de la mobilité[42] qui ne s’adresse pas seulement aux trajets erratiques de l’errance urbaine que nous venons d’évoquer, mais aussi aux transhumances quotidiennes, elles aussi affectées d’un fort potentiel symptomatique. Une jeune vendeuse de chaussures, une salamandre parisienne ne peut pas, un matin, regagner son magasin de chaussures. Monsieur qui, le soir, en banlieue, ne veut pas rejoindre son épouse malade. Cette femme dans le métro, qui nous est amené, deux fois de suite, pour une violente altercation avec les employés. Elle ne supporte pas de rentrer chez elle où l’attendent ses trois enfants. Un jeune homme s’est placé devant une locomotive pour empêcher le train de partir. Ils se manifestent tous, essentiellement, sur le mode du décrochage : évanouissements, malaises, chutes, attaques de panique ou tentatives de suicides. Des pathologies d’arrêt des flux qui expriment l’intimité des sujets, leurs inquiétudes personnelles dans un univers consacrant nomadisme et mobilité.[43] Des flux qui, eux-mêmes, sont générateurs d’insécurité ; qu’il s’agisse de petite délinquance, de violence ou d’attaques collectives de voitures, voire de wagons. Dans leur ouvrage sur le Paris métropolitain[44] les auteurs notent que les actes de délinquance se concentrent dans les transports en commun et, principalement, dans les stations où le nombre de voyageurs est le plus élevé. Ils indiquent que l’environnement immédiat n’est pas toujours en cause. Ce sont bien les déplacements, les flux qui sont engagés. Même le trajet le plus banal enregistre les effets cliniques de leur développement et de leur fragilisation. Si les urgences sont sensibles à l’instabilité des lieux, elles enregistrent aussi les effets de l’insécurité des trajets en pleines redéfinitions.

 

La rage road

 

Ces pathologies «de gares», ne sont pas, pour nous, uniquement les effets sur les individus d’une foule pressée, mais le mouvement lui-même. C’est ce même mouvement rapporté cette fois l’automobile qui génère incidentS, accidents et dernier arrivé la road rage. Littéralement, la rage de la route (et non celle du volant) est avant tout une exaspération qui s’exprime au travers de la conduite automobile où l’individu est, d’ailleurs, souvent seul. En l’espace de quatre mois, un patient a connu trois incidents notables sur la route entre le lieu de son entreprise à sa maison unifamiliale de banlieue. La dernière altercation a mal tourné. Il n’a pas voulu se rabattre au moment où la route se rétrécissait. L’autre conducteur s’est arrêté. Il s’est, finalement, battu et se retrouve devant les tribunaux pour voies de fait. La personne qui perd le contrôle sur sa vie familiale et professionnelle n’entend pas partager la route et sa voiture devient une arme. Chez lui, comme chez d’autres plus violents, la rage road vient d’abord naturellement, du fait que le trajet est sur-investi. Il représente un dernier défi, une dernière maîtrise dans des situations d’épuisement et de stress. Dans cet entre-deux [45] du trajet, un simple contretemps, un geste déplacé, sert de prétexte pour que l’angoisse se cristallise. L’exemple de la rage road témoigne de ce que les pathologies des trajets ne viennent pas seulement de l’insécurité qu’il génère ou dont il se charge ; la pratique même du déplacement devient un facteur précipitant chez certains individus pour qui le mouvement est menaçant. Il y a le lieu de discuter très précisément avec leurs auteurs du mécanisme de telle dérive, apprendre à meubler le vide. Il est généralement occupé par des animateurs de radio familier, des talk-shows répétitifs, des bulletins de nouvelles, une diversité de choix qui permet, bien sûr avec la musique, de se constituer un espace protégé. Il vous protège des rigueurs de la route, mais aussi de l’encombrement des trottoirs, des aires de déambulation de plus en plus encombrée et de moins en moins hospitalière. La Street Rage est-elle pour bientôt ? Cette captation progressive de l’individu par le trajet par cet espace de l’entre-deux n’est pas nouvelle. La fugue est passée comme une étoile filante[46] dans le firmament des maladies mentales, au 19e siècle. Elle va se caractériser par une frénésie «pathologique» de distance et de mouvement, au moment où les moyens de communication se développent, notamment le train. Une association qui ne se dément pas.

 

La fugue

 

Les psychiatres qui travaillent dans des urgences proches des gares routières ou ferroviaires reçoivent souvent de jeunes fugueurs venant d’institutions, mais aussi de leurs familles. Le terme est maintenant presque, exclusivement, réservé à des adolescents (même si nous recevons aussi les dérives individuelles d’adultes désemparés à des centaines de kilomètres de chez eux). Ce qui les caractérise tous, c’est ce désir, plus ou moins achevés de disparaître, de se distancier un moment, au risque de se perdre. Le trajet vous transporte[47]. C’est souvent ce plaisir d’être porté par le mouvement qui caractérise la fugue. Un matin de Noël, je reçois trois adolescentes qui se sont évadées d’un centre fermé du nord de la France. Elles ont pris un train pour venir à Paris et leur aventure s’est arrêté à la Gare du Nord, un terminus sans dégagements sur la ville. Rien à voir avec celui de Venise. En l’absence de perspectives, paralysées, elles ont, finalement, été recueillies par le service social qui nous les a adressées. Trois jeunes filles qui n’avaient aucun désir particulier de connaître Paris, mais simplement de bouger. Leurs centres avertis de leur présence, elles se sentaient rassurées, tout au plaisir du récit de cette virée ferroviaire en forme de transport amoureux. On se souvient de la famille que nous avons déjà évoquée venue de la grande banlieue, en train, pour échapper à la tension d’une journée électorale. Là aussi, le trajet est investi positivement d’une vertu restauratrice. Là aussi un simple aller-retour. Le trajet espace de «l’entre deux», comporte, donc, inscrit pour ainsi dire en lui-même, à la fois, une mise en danger du mental, et la possibilité de maintenir et de restaurer son équilibre. Souvent, il serait, sans doute, plus judicieux d’interroger le comment de la fugue, que son pourquoi, si l’on souhaite rétablir un dialogue.

 

Discriminants identitaires

 

Précédemment, nous avons indiqué que, lors de l’échange franco-québécois avec notre groupe de jeunes, la plupart, pour se prémunir de l’étrangeté du voyage, se réfugiait dans le groupe qui se substituait au lieu et, notamment, au lieu familial. Ainsi, pour leur première soirée parisienne, la majorité des participants était regroupée dans des chambres d’hôtels, aux portes de Paris. Quatre d’entre eux, un tiers du groupe, à fugué. Durant la nuit, ils ont traversé le périphérique[48], à pied, pour se rendre au cimetière du Père-Lachaise. Ils y sont entrés en escaladant les murs. Ils étaient à la recherche de la tombe de Jim Morrison dont s’était le 20e anniversaire de la mort. Une aventure qui a pris, pour eux, les traits d’un exploit somme toute bien réel. Une parfaite maîtrise des trajets, la nuit, dans une territorialité qui leur était totalement inconnue, jusqu’à la découverte de l’immensité du cimetière et l’impossibilité de trouver la tombe de leur idole. Comme les adolescentes de la Gare du Nord, ils ont alors retroussé chemin. Une boucle parfaite. Dans le groupe en déplacement, on observait deux types de comportements, avec chacun son propre irritant. D’un côté, des phénomènes de concentration de regroupement parfois immobilisant, et de l’autre, des phénomènes de dispersion qui auraient pu s’avérer dangereux. Des réactions qui, naturellement, engagent le rapport de différents individus avec leur histoire familiale, mais qui souligne aussi des inclinaisons diverses en regard des lieux et les trajets. Même si les grandes catégories de maladies mentales ont été reconnues et recensées à partir du grand renfermement asilaire, en situation d’arrêt, des individus ont dû également tenir compte de leur, plus ou moins, grande subordination aux trajets. L’époque était pourtant différente. Les localisations et assignations étaient mieux établies, au point de faire de la fugue un élément suffisamment exotique pour qu’il apparaisse, lui-même, comme une maladie mentale. Une maladie qui, quelque soit sa forme, (on parle ici des grandes catégories), se divise clairement au cours de notre voyage en fonction de son inscription spatiale que nous avons rencontrée, stimulée par l’étrangeté et actualisée. Une inscription bicéphale avec des symptômes négatifs (le retrait, le mutisme), ou positifs (la dispersion les délires), dans le cas des schizophrénies. On ne peut manquer d’être étonné au passage du fait que la positivité soit du côté des trajets, dans une discipline très souvent identifiée à ses lieux d’asile ou le divan. Ainsi, comme le lieu, le trajet s’impose comme discriminant identitaire au moment où le mouvement et le déplacement se sont imposés – à /en tant que – notre modernité planétaire.

Discriminant social

Si le mouvement peut, à lui seul, identifier les individus, comme les sociétés, (il suffit d’évoquer les peuples nomades), c’est qu’il a un sens. On le savait déjà, avec, pour Thoreau, l’Est comme histoire et l’Ouest comme aventure. A ces points cardinaux qui structurent les trajets, aujourd’hui, il convient d’ajouter le Nord auquel y est attaché l’opulence ou le Sud, la pauvreté. Des trajets facilités, dans un sens, pqr le tourisme de masse ou safari mondain, interdit dans l’autre militarisation des frontières. La fluidité d’un côté et l’impossibilité, de l’autre. A l’échelle mondiale, mais aussi à l’échelle locale, il y a donc, aujourd’hui, une redistribution brutale des trajets. À la fois, signe de puissance d’élévation sociale jusqu’à la jet set, et signe d’asservissement et de déchéance sociale. D’un côté, on a des gens qui sont, soit immobilisés dans leur coin par la pauvreté, qui ne leur permet pas bouger sinon à leurs risques et périls, soit cette surexposition d’une société du spectacle qui témoigne d’une facilité absolue à se déplacer, relayée par l’électronique. Des mondes à nos portes qui participent à la redéfinition de ce que sont, aujourd’hui, les déplacements. Ces éléments se superposent pour qu’existe, actuellement, une véritable confusion dans les trajets et dont la normalité, il n’y a pas si longtemps encore, était d’avoir un point de départ et un point d’arrivée. Cette inégalité des trajets participe, actuellement, largement à l’isolement des ghettos et des quartiers déshérités sans ouvertures ainsi qu’à l’internationalisation des zones résidentielles. Cette différence de potentiel peut-être, parfois, explosive. Plus habituellement, elle condamne des populations entières à se communautariser voir à «s’autistiser». Nous le savons, pour les avoir reçus, combien elles sont fragilisées par leur situation de diverses façons.

 

Le voyageur immobile

 

Le cinéma, comme le virtuel, vient, à présent, dépasser les limites du territoire ; un moyen de transcender tous les lieux, d’effacer la distance qui les sépare. Le trajet qui ne peut plus se faire dans la réalité se fait à travers l’image. Elle est, elle-même, assimilée à un voyage, parce que c’est à travers l’image qu’on se déplace le plus. On peut voir dans l’image mobile une fonction de substitution aux trajets dont témoignent toutes les chaînes de voyage, d’évasion et d’exploration existantes et qui permettent via le zapping répétté, l’art de la flânerie. Voyager par l’image, c’est rejouer la perte tout en étant assuré du lieu. C’est partir errer avec la certitude, pouvoir revenir chez soi, pour la bonne et simple raison qu’on ne s’en est pas physiquement éloigné. Un mouvement qui n’est pas sans effet pervers. Des images qui bouleversent l’ensemble des lieux planétaires, non seulement parce qu’on a tous ça dans nos maisons, mais aussi parce qu’elles transforment des lieux physiques qui ne sont plus des endroits fixés à une géographie. Ils sont emportés dans le mouvement ininterrompu des images, dans le tourbillon de leur transmission. Inventer des trajets, aujourd’hui, c’est inventer des images. L’image apparaît, alors, dans notre disposition comme un comble du trajet dont nous avions vu qu’il trouvait sa forme la plus positive dans la flânerie. C’est ce qui indique qu’il y a une fonction thérapeutique de l’image. C’est un peu une application directe du stade du miroir chez Lacan, l’image comme structure mobile dans sa production comme dans sa diffusion.

 

Le tourisme

 

Mais l’image ne fait pas que se substituer aux trajets, elle les accompagne aussi, les renforce si on peut dire. Les trajets qui sont les plus fréquentés sont les trajets touristiques et sont toujours une certaine forme de recherche de l’image. Car aujourd’hui, on ne conçoit plus un voyage sans ramener des images, sans s’assurer du déplacement physique par une production d’images. On n’est réellement parti que si un stock de photos vient confirmer ce qu’on a vu et dont la profusion inonde, littéralement, le Web. Tout ce qu’offre, finalement, ces ghettos touristiques, c’est de l’image. Les voyages en autocar, les croisières, nous font voir les réalités de loin. Dorénavant, on voit le paysage depuis le fleuve et ce sont les photos qui nous mettent en contact avec le lieu. Il y a là, non plus comme dans l’exemple précédent, une substitution de l’image au trajet, mais un prolongement, une amplification du trajet par et dans l’image. Cet espace, d’abord second de l’image, s’est superposé aux espaces physiques et est devenu un espace dominant. Comme l’image n’est pas limitée dans son mouvement, elle s’emporte avec les territoires qu’elle a redéfinis et les déplace. Elle emporte aussi les corps en mal d’images qui sont, aujourd’hui, notre nouveau miroir. Nos nouvelles identités, loin d’être permanentes, sont fractionnées, éphémères et nécessitent, pour s’accomplir, une liberté de mouvement.

 

 

B2-  LES PERTES

 

Le multiple

 

Le trajet oscille, donc, entre l’errance et la flânerie, formes inverses l’une de l’autre, les deux extrêmes d’une même hégémonie du mouvement dans le rapport à l’espace. Or, ce qui guette l’individu ayant un rapport à l’espace fondé sur le mouvement, c’est sa dissolution dans la multiplicité des trajets possibles, comme les fugues nous l’ont indiqué. Si le lieu est le garant de l’identité, le trajet apparaît, au contraire, avant tout comme ce qui risque d’entraîner une dislocation de l’individu dans une infinité de déplacements. L’idée des trajets multiples peut être associée à la multiplicité du désir, à l’éclatement d’un individu expérimentant sans cesse de nouveau espace et se perdant dans cette découverte. De la même manière qu’il y a une clinique des lieux, il y a une clinique des trajets. Les trajets sans fin, sans autre but que de se répéter avec l’énergie de tout flamber, d’aller jouer jusqu’à tout perdre. «Chaque excès l’affaiblissait, mais que faire quand on est insatiable ?» Nous les recevons en bout de ligne, ramenée par la police, après des virées dans les clubs, des vitesses déraisonnables, en situation d’irritabilité et d’insatisfaction. Pour les plus riches, on constatera plus de latitude et parfois plus de dangers. Lorsque l’intendance suit, les gens sont moins regardants (surtout dans les grands hôtels), jusqu’à ce qu’un riche client plonge dans la piscine vide pour finalement s’arrêter. Les tableaux symptomatiques indique que la volonté de changement perpétuelle côtoie toujours une espèce de fébrilité qui mène au bord de la dissolution. Il y a, donc, une similitude entre l’éclatement du trajet et l’éclatement du désir.

 

La dissolution

 

Avec l’hégémonie du trajet, on a vraiment le sentiment que la société moderne ne peut manquer d’éclater, comme un individu livré à la multiplicité de ses désirs et qui finirait par perdre tout contrôle dans sa course effrénée. Comment donc valoriser les trajets, en faire, peut-être, la caractéristique de nos sociétés modernes, sans les condamner, elles et les individus qui les composent, à l’écueil de l’emballement ? On voit, par exemple, de plus en plus, et de façon dramatique, que l’éclatement des trajets virtuels augmente la pédophilie. «Je n’en croyais pas mes yeux. J’ai eu une érection instantanée…. Je pénétrais dans tout un nouveau monde»[49]. C’est ce que nous dit également ce jeune homme qui travaille avec de jeunes enfants. Craintif, il a alerté la police, confessant qu’il était tombé sur ce site, par hasard, en navigant sur le Web. Une mauvaise rencontre fantasmatique, bien sûr, mais les limites avec la réalité sont souvent floues avec une dissolution des personnalités. Ainsi, le déplacement, les changements d’univers, comme les attachements au lieu, on leur propre dérive, parfois tragique, (un des traits caractéristiques des tueurs en série étant d’être des gens qui ont beaucoup bougé, qui ont du mal à se fixer). C’est dire que le trajet n’est pas sans effets et, parfois, sans effets morbides.

 

La nomadité

 

Le nomadisme est vécu comme un éden retrouvé par rapport aux pesanteurs d’une quotidienneté déficitaire. Un nomadisme de luxe, pratiqué par une aristocratie nouvelle, assurée des lieux qu’elle occupe. C’est une position privilégiée, puisqu’elle permet d’harmoniser les lieux et les trajets. Une situation de plus en plus difficile pour le commun des mortels aux ancrages fragiles. Ce besoin d’étrangeté, (que l’on retrouve chez Sagan), est au fondement de toutes les toxicomanies, plus ou moins, de toutes les addictions dans lesquelles on se répète sans pouvoir en sortir. On va chercher la drogue ou l’on va joueur dans son bar, ou l’on se laisse absorber par Internet, etc. À ce moment-là, il n’y a plus de points de repère hors de l’addiction elle-même. Pour lui faire contrepoids, on s’installe dans le trajet lui-même. On fait son nid dans l’emballement du désir et c’est toute une organisation de l’espace qui devient extrêmement précaire. Il n’est pas plus possible d’habiter dans le trajet que d’habiter uniquement dans le lieu. Les penseurs de la nouvelle «nomadité» sont des gens, par ailleurs, très bien installés, plutôt flâneurs qu’itinérant, «bourgeois-bohêmes» qui rassemblent la sédentarité de la bourgeoisie avec le nomadisme des bohémiens.

 

Logique maniaque

 

Cette volonté de changements incessants est celle de l’ensemble de la société capitaliste basée sur la consommation et le changement. Se déplacer d’un endroit à l’autre, changer le décor de sa maison, changer de rapports amoureux, voyager. Tout cela montre que notre société actuelle valorise le trajet, ou plutôt, un certain type de trajets qui deviennent les discriminants sociaux. Curieusement, le XXe siècle qui voit la consécration du mouvement et de la vitesse, a été une période d’extermination de tous les peuples nomades. L’obsession du XXe siècle a été les nomades, la lutte contre les immigrations, la fixation des peuples dont le génocide des Juifs constitue le symbole. Il n’y a, quasiment, plus de peuples nomades sur la planète au moment où il réapparaît sous la forme d’itinérants dans les villes, en même temps qu’il sert à consacrer la jet-set ; comme si cette part mobile de l’espace, échappait totalement aux décideurs et aux tyrans, fussent-ils des plus diaboliques. Cet amour-haine du trajet au XXe siècle, se retrouve dans l’actualité avec, à la fois, un désir d’exotisme et une intolérance aux migrants des phénomènes phobiques d’autant plus grand que le mouvement est vécu comme une fragilisation des lieux. Les autres sont toujours vécus comme des envahisseurs, des pollueurs, des terroristes ; bref, quelque chose qui porte atteinte au lieu au moment où, justement, le lieu est menacé par ce mouvement incessant.

 

Nouvelles technologies

 

On peut le constater, la volonté de comprendre en quoi réside la nouveauté de nos trajets et leur importance dans la structuration de notre psychisme ne cesse de nous ramener vers la question des nouvelles technologies. On pourrait avoir le sentiment que le virtuel nous offre, pour la première fois, un espace constitué seulement de trajet pur ; qu’avec le virtuel nous avons accès à un monde de trajets purs ayant fait le deuil des lieux. Alors que, dans l’espace physique, il y aurait une impossibilité à se soustraire aux lieux, Internet ferait exister, virtuellement mais réellement, un espace fait uniquement de trajets. Ce qui se passe, effectivement, avec Internet c’est, à la fois, un sentiment d’atopie et un sentiment d’ubiquité. Atopie, parce qu’il n’y a plus de lieu physique repérable, d’espace que l’on peut facilement circonscrire, et par exemple mesurer. Ubiquité, parce qu’on est en lien avec n’importe quelle partie du monde, qu’on peut vivre à l’heure de Tokyo ou de Paris, et que les échanges se passent en temps réel. C’est-à-dire que, là, on a un semblant de statut divin. Atopie encore, parce que cette extrême fluidité des images et des textes rend très difficile leur traçage, leur identification. Ubiquité, à cause de la facilité et de la vitesse des trajets qui nous mettent au centre d’une diffusion de l’information ; parce que là, tu occupes un espace dans lequel tous les espaces se donnent à voir, (comme si tu occupais le sommet d’une pyramide, au point où toutes les lignes que tu peux tracer depuis la base, se rassemblent). Internet est aussi porteur d’une illusion sur la toute puissance des trajets.

 

Nouveaux espaces

 

La principale différence entre les déplacements sur Internet et ceux qu’on fait dans l’espace physique tient au fait que, les seconds, se font toujours dans un espace déjà défini, surdéterminés par l’histoire, la géographie, la politique. Face à cela, les trajets informatiques s’offrent comme des circuits de substitution absolument libres, soustraits à toute forme de détermination. N’importe qui va n’importe où. Voilà ce qui est nouveau avec Internet. Le virtuel, c’est le fantasme du trajet pur, parce qu’on peut aller partout. C’est aussi, pour cette raison, l’espace du vertige. Ce face à face avec la planète entière, entre fiction et réalité, n’est pas sans évoquer, au niveau architectural, la vogue des marinas et les penthouses en ligne directe avec l’infini spatial, l’horizon, les lignes directes sur le vide. Pour s’en prémunir, la Toile se constitue comme un espace de substitution. Finalement, lui-même va retrouver les caractéristiques essentielles de fonctionnement de l’espace en général avec des sites qui font office de lieux, etc. Internet ne me paraît donc pas échapper «aux lois» de la composition spatiale. Ce qui signifie qu’il lui faut des lieux. Internet reproduit, en quelque sorte, une espèce de spatialité primitive. Parce qu’on a cru s’affranchir de l’espace, il nous rattrape. Pas seulement l’espace physique, mais les structures de l’espace que le virtuel réactualise au lieu, comme on le croit, de nous en détacher. Il y a un modèle spatial humain qu’on hérite des sociétés primitives. Comme si Internet reproduisait cet espace primitif dans lequel il existe beaucoup de dangers à l’instar de la forêt amazonienne ou les déserts, où l’on doit avoir des points de repérage. Enfin, parce qu’ils ne sont pas si évidents que ça. On peut tomber sur des sites qui vous accrochent, qui sont des espèces de pièges où l’on peut se faire escroquer naturellement. Ce qui m’intéresse, ce sont éventuellement les modèles qu’ils offrent et la manière dont ils ont réglé les problèmes. Comment ils ont appris à s’orienter dans des espaces qui leur étaient relativement étrangers et menaçants ? On disait que le problème dans Internet c’est que l’on se perd. L’orientation est au cœur de la clinique psychiatrique.

 

 

Le virtuel

 

Pour beaucoup de monde, Internet est donc un territoire un peu sauvage. Ce territoire sauvage a essayé de faire en sorte que les gens comprennent quel est leur propre fonctionnement. A travers ce médium, c’est un peu une tentative de permettre aux gens de se re-spatialiser à travers des modèles, des solutions héritées des sociétés primitives. Par exemple, je pense, de plus en plus, à l’aspect chamanique de la psychiatrie parce que réinscrite dans l’espace où le problème est de moins en moins de dire aux gens qui ils sont que de leur dire où ils vont et d’où ils viennent ? Tout d’un coup, on se rend compte que ces sociétés qu’on a bafouées, qu’on a écrasées, avaient les mêmes problèmes à l’échelle microscopique que ceux que pose Internet à l’échelle macroscopique : trajets emballés, frontières incertaines. La différence entre espace virtuel et espace réel ne réside donc pas dans le fait que le premier serait sans lieux quand le second y ferait nécessairement appel. Elle réside dans la malléabilité de l’espace virtuel, dans son absence de résistance aux potentialités psychiques des individus. Dans la réalité physique, disons géographique, l’espace offre une résistance. Lieux et trajets offrent une physionomie spécifique qui ne peut pas être niée par ceux qui affrontent cet espace. Habiter une île, traverser un océan, n’est pas comme habiter un désert ou faire un pèlerinage à pied. Chacun doit se plier à cet espace, composer avec lui, au moins partiellement. Quand, par exemple, on sous-entend que l’Europe est plutôt du côté des lieux, (surtout la France), ou que l’Amérique est plutôt du côté des trajets, on veut aussi dire que cette structure d’ensemble pèse sur la façon dont chacun, individuellement, s’inscrit dans l’espace. Mon rapport à l’espace n’est ni neutre, ni déterminé. Il s’inscrit à l’intérieur de cultures et de civilisations. De ce point de vue, on y reviendra, nous sommes dans l’espace un peu comme dans la langue. Nous inventons notre propre manière de parler à l’intérieur d’une langue qui s’impose à nous et nous impose des représentations collectives. Chacun a sa propre inscription spatiale, son propre rapport aux lieux et aux trajets, sa manière singulière d’explorer le monde et de se détacher d’un lieu originel. On voit que notre inscription spatiale est, à la fois, collective et singulière et que pour toutes ses raisons, l’espace dans lequel chacun prend place, n’est pas vide mais saturé géographiquement et idéologiquement. Dire cela, c’est formuler l’idée que l’espace me précède.

 

 

 B3-  L’HISTOIRE

 

La genèse

 

Actuellement, en psychiatrie, on voit bien à quel point tous ces premiers moments d’inscription dans l’espace sont inséparables des relations mère-enfant, des problèmes de localisation des enfants, dans des familles d’accueil ou d’adoption. On met de plus en plus l’accent sur comment toute cette histoire singulière oriente le développement des structures mentales. Elles peuvent les orienter dans un sens qui n’est pas ordinairement le sens commun. En Abitibi, société nomade où le mouvement est consacré, le jeune homme que je traite ne sortais de son village que pour me voir. Son seul trajet à l’extérieur, c’était moi. Mon travail consistait à lui donner des rendez-vous de plus en plus répétés pour qu’il revienne le plus souvent possible. Finalement, il s’est installé en ville et dans un très beau texte qu’il m’a écrit, expliquait qu’il avait eu l’impression, lors d’une balade routière en été, que sa voiture avait été foudroyée, le réduisant à l’immobilité. Corse à Paris qui passait son temps à déambuler dans la ville et qui avait un rapport à la capitale très peu structuré par ses lieux. Bref, une démarche spatiale en rupture totale avec les pratiques insulaires. Pour échapper à la solitude d’un réveillon, il a durant toute la nuit parcouru la capitale, comme quelqu’un qui va au réveillon qui en revient, quelqu’un qui prend son express après une nuit de veille ou qui fait son jogging. Les deux extrêmes du spectre du mouvement comme modalité d’identité. Double contrainte du trajet son sens commun et en même temps ses détournements.

 

Les modélisations

 

Sur Internet, au contraire, la situation, le rapport de force ou d’antécédence entre l’espace et moi, s’inverse. Internet offre un espace où chacun peut déployer ce qu’on pourrait appeler son «génome» spatial. C’est un espace que chacun peut parfaitement organiser ordonner, modeler, sur ses caractéristiques géomentales. Ces nouveaux espaces peuvent satisfaire tout le monde : de l’obsessif qui va aller fouiller une bibliothèque, au dissolu qui va soit escroquer, soit trafiquer, soit séduire par la Toile. Je pourrais dire qu’avec Internet, je suis, sans arrêts, conforté dans mes propres tendances spatiales et que rien ne m’arrête. Les psychiatres spécialisés indiquent qu’Internet fournit aux pédophiles les trois A donc il a besoin. L’Accès facile, l’Anonymat et l’Acceptation. Ici, l’espace se présente véritablement comme un double du mental. Un double dans lequel chacun, non seulement se reconnaît, mais se construit en brouillant les frontières, déjà incertaines, entre le réel et l’image.

Les trajets inversés

 

Il existe un autre type de trajets dont nous n’avons pas encore parlé. Ce sont ce qu’on pourrait appeler des trajets verticaux. Jusqu’à présent, on n’a évoqué que des trajets horizontaux. Nous avons plutôt l’habitude d’opposer ces deux types de mouvements. L’un qui se fait en surface, qui appartient à l’étendue. Ce sont les voyages évidemment et toutes les formes de déplacements dont nous avons parlé. L’autre qui évoque la profondeur, un mouvement de haut en bas. Concrètement, on pense à des formes d’ascension, au vertige éprouvé au bord du vide. Mais ce n’est pas cette différence qui m’intéresse le plus. Contrairement aux déplacements horizontaux, les déplacements verticaux semblent plus métaphoriques. On «s’enfonce» en soi-même, on dit de quelqu’un qu’il est «profond» ou «superficiel». La psychothérapie est un voyage, comme la psychanalyse, mais un voyage «intérieur», «au-dedans» de soi. Les trajets verticaux indiquent des voyages plus spirituels que physiques. C’est l’élévation spirituelle, ou la chute morale. Je voudrais dire un mot de ces sortes de trajets. Tout d’abord faire remarquer qu’il n’y a, peut-être, pas de différence de nature entre l’horizontal et le vertical. On connaît la phrase de Dieu La Rochelle découvrant la pampa et qui déclare : «Il m’a semblé connaître à Buenos-Aires un autre vertige que celui que m’avaient donné la montagne, les gratte-ciel, un autre vertige que le vertical, le vertige horizontal.» Il évoquait, là, l’idée d’un vertige horizontal, l’idée que l’étendue peut provoquer le même sentiment que la hauteur. Cette idée a été, par la suite, reprise par Borges dans un entretien avec Christina Grau dans lequel il déclarait : «[…] Dans le désert, je sentais l’énormité de l’étendue de sable. Je sentais la chaleur, le soleil sur ma tête, la sécheresse de l’air, le vent qui circulait sans obstacles, l’absence de sons, et aussi… Comment dire… Un vertige horizontal.» L’idée ici, c’est que c’est l’immensité, et non la verticalité ou l’horizontalité, qui produit le vertige. L’impression de vide, une attraction du mouvement (comme cette amie new-yorkaise, au bord d’un lac, soumise soudainement à une inversion de dimension). Borges nous autorise à dire que du point de vue géographique ou de l’espace physique, il n’y a pas de différence entre vertical et horizontal. Il n’y a, peut-être, pas effectivement, à proprement parler, de trajets verticaux, c’est-à-dire de possibilité physique de sortir du monde, que ce soit par élévation ou enfoncement. Peut-être que le trajet vertical signifie, non pas le déplacement à l’intérieur du monde, mais l’idée d’une sortie hors du monde, l’idée d’un changement de plan. Bien sûr, je peux prendre une fusée ou, au contraire, plonger en mer, mais ce sont, encore là, des déplacements qui me maintiennent à même le monde physique, à sa surface, même si sa surface est un peu épaisse. On pourrait faire la même remarque concernant le voyage psychanalytique. En réalité, c’est un parcours qui consiste à se déplacer horizontalement dans la langue, à la surface de notre histoire. On pense trouver le moyen d’accéder à un soi caché au-dedans de son être.

 

Les trajets verticaux

 

L’existence de tels trajets est, sans doute, une donnée de toutes les sociétés. Toutes les sociétés ont érigé des totems : les pyramides, les temples, la Tour Eiffel, le World Trade Center. Tout cela manifeste une volonté de passage vers un au-delà ou en deçà du monde physique ; un désir d’accéder à un monde d’esprits ou de manifester une puissance supérieure au monde. Le World Trade Center, c’est la toute puissance du capital érigé en force surnaturelle. C’est la matérialisation de trajets devenus immatériels, évanescents. Car le mouvement des capitaux, la fluidité financière, tout cela relève, pour la plupart des gens, d’une sorte de magie. Nous voyons le capitalisme, les flux financiers, non pas tant comme des déplacements physiques, mais comme une loi suspendue au-dessus de nous et qui régit nos vies quotidiennes. C’est à cette puissance qu’on élève un temple. C’est ce temps qui, aujourd’hui, s’effondre, cette magie qui se défait. L’idée de changer de plan, de manifester, dans l’architecture notamment, la volonté d’un déplacement vertical suppose la sédentarité, la fixation sur un lieu. Les peuples nomades ont peu de monuments, rien qui ne puisse être comparé à des églises gothiques, sinon à chaque fois comme pour les Inuits des points de rassemblement ou des marqueurs par exemple. On peut alors imaginer que les trajets verticaux sont davantage le produit de sociétés qui privilégient le lieu dans leur rapport à l’espace et qui basculent les trajets horizontaux qu’elles ne pratiquent plus, en trajets verticaux. C’est quand on ne peut plus se déplacer dans le monde qu’on invente peut-être, par métaphore, des déplacements de bas en haut. Comme si constituer un lieu, c’était, forcément, le creuser. C’est-à-dire, à la fois, creuser, effectivement, la terre pour ériger des monuments dédiées à la verticalité et, en faisant cela, inventer des trajets qui s’étendent depuis la voûte du ciel jusqu’aux profondeurs invisibles de la terre. Il me semble d’ailleurs que les déplacements verticaux, concrets cette fois, ça va du parachutisme au type qui saute du dernier étage ou au gars qui escalade un sommet ; que ces déplacements verticaux sont justement toujours chargés d’une certaine mythologie, d’une certaine quête spirituelle. Il s’agit toujours plus que de faire le trajet physique qui me mène d’un point à un autre. Il s’agit d’expérimenter quelque chose, d’aller chercher un état, une intensité extraordinaire que la pratique quotidienne du monde ne nous donne pas. C’est toujours un peu métaphysique, la raison pour laquelle les gens font ces activités extrêmes qui effectivement consistent plus à suivre un mouvement vertical qu’horizontal. Ce sont là, mais on pourrait peut-être dire la même chose de la conquête spatiale, des élévations païennesDire qu’aujourd’hui on est dans une époque plus centrée sur les trajets, sur les déplacements, dire que, malgré les différences évoquées, il y un retour vers le nomadisme, permet peut-être aussi de comprendre qu’on tend à abandonner des trajets plus verticaux.

 

 

 

 

L’horizontalité

 

Si le voyage au XIIIe siècle était assez peu horizontal, et très spirituel, avec une idée très chrétienne d’élévation devant réponde à une chute originelle ; aujourd’hui la multiplicité des déplacements horizontaux semble proportionnelle à l’effacement de toute verticalité. Tout se passe comme si les sociétés choisissaient leurs trajets, ou en d’abandonner l’autre. C’est plus le seul le Plutôt sédentaires, ayant abandonner tendanciellement les déplacements intramondains, elles enfantent des trajets verticaux ; emportées dans un certain nomadisme, prises dans le vertige de déplacement horizontaux, elles oublient les élévations et les chutes métaphysiques. On ne peut pas en même temps parcourir des étendues et creuser des lieux, aller sur les chemins du monde et s’élever au-dessus de lui. Il y a des belles pages de Simone Weil sur la pesanteur et la grâce, sur la façon de se déplacer verticalement et sur la nécessité de s’arracher à la pesanteur du monde pour s’élever vers Dieu. L’image du Christ abandonnant une certaine corporéité pour s’élever vers les cieux, ne pouvant s’élever qu’après avoir quitter le monde terrestre, ne peut pas ne pas hanter notre façon de concevoir le lien entre espace physique et espace métaphysique. Le trajet horizontal, c’est le chemin de croix du Christ, c’est la traversée du désert. Voyager, c’est errer, se perdre dans le monde, même si c’est pour y répandre la bonne parole. A côté de cela, l’élévation, le fait par exemple d’être emportée au ciel, est un signe de sainteté. Alors que la traversée du monde est douleur, l’élévation spirituelle est joie.

 

 

S’orienter

 

Vertical ou horizontal, l’enjeu du trajet, c’est l’orientation. De même que la fonction du lieu répond à une nécessité de repérage et que la qualité d’un lieu dépend de la façon dont il nous permet de nous repérer dans l’immensité de l’espace, les trajets répondent à la nécessité de s’orienter dans l’étendue. C’est le fait que nos trajets comportent une direction qui fait la différence entre l’errance et le voyage, entre la perte de soi et la flânerie. Cette nécessité de s’orienter n’est pas que physique ou géographique, elle inclut la question du sens. S’orienter, c’est savoir où l’on va, et cela mêle, indistinctement, une direction géographique et métaphysique. Le psychique et le géographique marchent d’un même pas et l’esprit se perd, en même temps que le corps. La psychiatrie montre vraiment comment, c’est par des trajets horizontaux, une réorientation spatiale concrète, que quelqu’un peut réapprendre à s’orienter dans la pensée. C’est ça l’histoire de ces jeunes de banlieues qui viennent à Paris et qui cassent tout parce qu’ils ne connaissent pas. Paris, parce qu’ils sont désorientés par la ville et par ses codes, qui changent de comportements à partir du moment où, plus jeunes, on les a emmenés dans la capitale pour leur montrer les monuments. L’apprentissage de l’orientation, c’est ça qui, maintenant, occupe l’école. Parce que former un individu, c’est lui apprendre à s’orienter. Je crois que ce n’est pas sans raison que Descartes prend une image toute spatiale quand il veut expliquer sa morale, qu’effectivement, il montre que faire un choix moral, c’est un peu comme être perdu dans une forêt sans connaître le bon chemin pour sortir. Dans les deux cas, il te faut prendre un chemin provisoire, et le suivre jusqu’au bout, s’en dévier pour ne pas risquer de te perdre en changeant tout le temps de direction. Car qu’est-ce que l’errance, sinon l’impossibilité de suivre une ligne droite et de sortir d’une forêt ? Toute la théorie la connaissance de Spinoza est, elle-même, construite autour du mouvement.

 

 

C- PSYCHO GÉOGRAPHIE DES FRONTIÈRES.

 

La frontière est un élément spatial plus difficile à saisir que le lieu ou le trajet. C’est que même si elle est concrète, elle est aussi abstraite. La ligne sur une carte de géographie fait bien comprendre que la frontière, n’est pas une étendue, pas un espace proprement dit, mais seulement un bord, une limite qui coupe l’espace. On ne peut ordinairement pas se tenir ou habiter sur une frontière[50] ; c’est un élément limite de l’espace lui-même. Si on imagine deux morceaux de tissu cousus ensemble, la frontière, c’est la couture, ou les deux bouts d’étoffe se touchent, elle est ordinairement cachée[51] et se définit par l’une ou l’autre partie du tissu. C’est une ligne de partage, une ligne parfois invisible qui délimite un dedans et un dehors du lieu dans où l’on se trouve et qui jalonnent les trajets permettant de traverser des espaces totalement différents. Évidemment la ligne frontière peut-être plus ou moins épaisse, le trait si on veut peut être plus ou moins grand, ainsi le limes, qui a donné le mot limite, est une bordure en lisière de forêt, il désigne un chemin entre deux territoires. On va le voir avec les borderline, le problème n’est pas de se tenir ou d’habiter sur une frontière, le problème est de percevoir la ligne de séparation entre des espaces hétérogènes, de ne pas confondre les espaces.

 

La frontière ne désigne pas tant un espace que le seuil d’une nouvelle configuration spatiale, et du reste les gens qui stagnent puis habitent dans les zones de transit des aéroports établissent des lieux et des trajets familiers pour les personnaliser comme ceux qui nous l’avons vu transforment les gares, les espaces publics en domicile privé. La frontière, c’est un no man’s land, un non-espace, non plus au sens où certains parlent de non-lieux, mais parce que c’est presque une figure théorique, une ligne qui permet, par les délimitations qu’elle produit, de circonscrire des lieux et d’orienter des trajets. Même s’il s’agit dans les trois éléments du plus «abstrait » parfois du plus difficile à saisir il n’en produit pas moins des effets psychiques. Et l’existence de frontières plus ou moins perceptibles change notre rapport à l’espace, leur fermeture comme leur dissolution entraîne des états de crise au niveau individuel et collectif. On peut défier sa présence parfois au prix de sa vie de l’immigration clandestine aux sports extrêmes, on peut aussi le plus clairement à percevoir entre le privé le public mais aussi par exemple entre la réalité et son image. Les pathologies de la frontière consistent le plus souvent à ne plus sentir les rigueurs ou les tolérances de cette ligne de démarcation, dont le modèle originel serait celle qui nous sépare du monde et la métaphore finale le passage de la vie à la mort.

C1-  LES LIMITES⇑ 

La démarcation

L’espace n’est pas une étendue homogène, indifférente, qui serait comme un décor de théâtre, sans incidence sur nos manières d’être. Sans frontière, l’espace ne serait pas une réalité palpable, rugueuse ; il n’y aurait aucune crainte à s’éloigner de son lieu d’origine. Aller dans l’eau, quand on est sur la berge, c’est franchir une frontière concrète et se retrouver dans un milieu qui demande un tout autre comportement. Il y a quelque chose qui est un peu trompeur quand on appréhende les frontières par la géographie, c’est de faire croire qu’une frontière, c’est forcément visible, c’est pas forcément comme une ligne sur du papier. L’inscription d’une frontière d’une frontière n’est pas seulement affaire de visibilité mais de sensibilité voire d’efficacité. Et l’ailleurs les frontières sont de moins en moins visible dans notre vie quotidienne. La cage d’escalier a été rapatriée dans la sphère privée on y accède par des codes digitaux, les zones frontalières entre le public et le privé ont disparu et l’on sait qu’il s’agit là d’un des drames urbanistiques des cités où elles peuvent s’instaurer comme ligne de front. Un front qui par ailleurs se consolide ensembles domiciliaires fortifiés pour les riches, comme par exemple les villages de retraités coupés de tout contact extérieur qui évoque les ghettos touristiques mais aussi les quartiers résidentiels nantis dans les villes des pays pauvres. Les frontières se transforment selon les exigences géographiques, elles s’érigent comme des barrières des murs dans les zones de promiscuité, et elles s’étendent en vastes no man’s lands lorsque l’on a du terrain.les frontières se déplacent s’éloignent. C’est vrai pour l’ouverture européenne avec les accords de Schengen mais aussi et surtout avec ces avant postes militarisées de l’Europe en Afrique méditerranéenne, du Maroc à la Libye.

 

La démultiplication

 

On assiste à une véritable schizophrénie frontalière avec d’un côté leur abolition, constitution d’ensembles géographiques vastes comme l’Europe, pénétration libre les intimités par l’image électronique dont rien n’entrave les déplacements.. Et d’autre part on ne cesse d’instaurer, tant au niveau géographique, avec l’apparition d’entités nationales, la revendication de territoires, qu’au niveau individuel des frontières de plus en plus nombreuses et infranchissables. Dans une époque où on prétend les avoirs abolies on assiste à une véritable expansion exponentielle des frontières pour renforcer le sentiment d’appartenance que le lieu n’est plus capable de satisfaire. Ma bulle, l’identité colle à la peau et l’on l’a vu comment cet interface ce corps le lieu indique des territoires sociaux, culturels mais aussi géographiques lorsqu’il s’agit de gangs. Au moment où on proclame leur disparition y compris de celles entre classes sociales curieusement on les spatialise, la crise des banlieues où la famine dans les pays pauvres. On se doit de préciser qu’il y a non pas une mais de multiples frontières qui coexistence sein d’un même espace. Le Québec est un bon exemple puisqu’en un sens ses frontières géographiques ne coïncident pas forcément avec ses particularismes culturels. Territoire du Canada, c’est tout un bastion français, avec une idéologie française, dans un territoire anglophone et américain. Mais à l’intérieur même de cet espace culturel, il y a des habitus très américains, comme des lignes de démarcations très fortes de différentiation avec la France. Le jeu de frontières dessinent des espaces imbriqués, de nature différentes et pourtant empilés ou encastrés comme des poupées russes. Il y a cet idéal identitaire cette super structure française qui tente de résister et qui démarque le Québec des autres provinces du Canada. Mais cette entité est traversée de multiples frontières internes qui rapprochent pourtant certaines parties du Québec de l’Amérique. Ainsi les territoires comme l’Abitibi ressemble plus à l’Arkansas qu’à Montréal, et Montréal elle-même ressemble plus à Toronto ou à Boston qu’à Paris. Il y a des ensembles territoriaux qui ne respectent pas forcément les frontières nationales ou politiques, ni même culturelles. Les gens finalement ressentent une insécurité territoriale, peut-être même une perte de frontière finalement, alors que notre monde est vraiment loin de les abolir. Les frontières ne sont pas abolies, mais leur tracé devient peut-être de plus en plus de plus en plus complexe, faisant voir des espaces clos qui paraissent ouverts, et laissant ouvert des espaces territoire qu’elles devraient séparer. De nouvelles frontières se créent au travers des bouleversements de la mondialisation, non seulement d’un point de vue économique, mais aussi d’un point de vue symbolique.

 

L’obsession

 

Si on regarde d’abord du côté de frontières plus physiquesière qui détermine des spatialités toujours menacé. Si le, plus géographiques, on voit à quel point la frontière est conçue comme une barr 11 septembre a eu plus d’effets pour les Américains par exemple que l’attentat d’Oklahoma City ? C’est parce l’ennemi n’est plus à l’intérieur on est, comme disaient les Grecs quand ils regardaient les civilisations on a cette fois confrontée à des barbares Le 11 septembre, c’est peut-être pour l’Amérique, la découverte qu’elle possède des frontières, qu’elle n’est pas le tout de l’espace, qu’elle a une ligne de front elle aussi. Donc, c’est sûr ce que ça déclenche une peur beaucoup plus archaïque et beaucoup plus fondamentale que simplement Oklahoma City. La frontière c’est cette limite réel ou fantasmer d’où vient le danger qui menace notre intégrité de plus en plus fragile au point de reproduire au sein même des sociétés occidentales ghettoïsation des plus pauvres et des immigrés, une intériorisation de la barrière schizophrénique qui sépare pour le dire rapidement le Sud du Nord. Nos sociétés ont bien compris le message de l’obsessionnel qui passe son temps à essayer de repousser l’ennemi, à se construire une forteresse, alors que l’ennemi est à l’intérieur, et naturellement dans un tel schéma l’immigration devient dans tous les pays occidentaux le débat qui détermine les orientations politiques. Il y a dans tout ça le modèle même du toc très en faveur actuellement une crainte obsessive de l’étranger de ce qui pourrait s’infiltrer et contaminé une crainte qui est bien évidemment exploitée par tous les produits à la fois ménagers et esthétiques. La protection en même temps n’est vraiment jamais totale, c’est ce qui nourrit l’angoisse permanente des personnalités compulsives. Elle ne peut l’être sous peine d’asphyxie, d’« aphonie ». Un collègue psychiatre dans les îles du Pacifique a récemment écrit un livre à ce propos (recherches à faire).

 

 

 

L’ambiguïté

 

Thoreau écrit « je désire parler quelque part en dehors des frontières » et il souligne dans le texte « en dehors ». Comme mes compatriotes corses qui partent rencontrer des psychiatres sur le continent intégrant géographiquement cette réalité de la psychothérapie radicalisée par la psychanalyse la parole comme l’écoute ne peut être qu’extraterritoriale, étrangère. Et puis parce que nous sommes à mi-chemin entre la vie personnelle et professionnelle, restons dans les anecdotes locales pour illustrer le propos. Les jeunes psychiatres marseillais, allait tout se faire psychanalyser ou contrôler à Paris mais pour tempérer l’étrangeté de la situation ils allaient tous voir le même au point que plus tard Mme Dolto faisait un aller retour dans la journée se contentait de louer une suite à l’aéroport de Provence, à une trentaine de kilomètres de la ville pour recevoir ses mandants Marseillais. Ainsi à chaque fois on sort du territoire pour parler même si l’on est juste à la frontière à sa frontière. Ainsi la parole comme les marchandises seraient soumises aux lois de l’import-export, un double sens frontalier qui permet le mouvement. Faut-il y voir un des traits susceptibles d’expliquer le fameux immobilisme français.

 

Les discriminants

 

La France dans l’Europe, est championne toute catégorie des frontières c’est autour des frontières qu’elles fondent ces lieux. Je parle de la France avec ses régions, ses terroirs, ses vins avec des étiquettes qui indiquent non pas le cépage mais le lieu d’où ils viennent ; tout ça fait qu’il y a une espèce de frontalisation perpétuelle, d’emballement dans la division du lieu naturellement en contradiction avec la mondialisation actuelle plutôt cépage que terroirs. On peut discuter de leur persistance si l’on songe aux exigences d’une aristocratie planétaire, sensible à la qualité et au bon goût français. Mais ce n’est pas seulement dans cette dissémination des frontières que la France se distingue mais aussi dans sa représentation territoriale emblématique sous la forme de la figure géométrique parfaite de l’Hexagone. Elle métaphorisent le désir d’un univers protégé et ordonné, évoquant les premières cartes de géographies dans lesquelles le monde était nécessairement sphérique, avec des contours parfaitement géométriques. Une association d’images aux contours clairs qui témoignent d’une insécurité devant l’espace. Nous y reviendrons au moment où nous parlerons des spatialités mais il est clair que cette obsession de la frontière qui délimite les lieux, n’est pas sans influence sur l’identité d’un peuple aux frontières fragiles, la célèbre ligne Maginot, un peuple qui contrairement aux autres grandes puissances européennes ne s’est jamais dispersé, jamais relocalisés sinon au Québec avec de part et d’autre des relations qui demeurent largement ambivalents. Curieusement la France est obsédée par ses frontières contrairement aux pays insulaires alors qu’elles sont si peu claires et si peu distinct en termes d’environnement géographique. Il aurait-il là quelque chose qui puisse expliquer l’animosité séculaire entre l’Angleterre et une Europe mal définie. À travailler…

 

 C2-  LES MÉTAMORPHOSES (les déplacements)

 

La représentation

 

Si la question des frontières apparaît si cruciale aujourd’hui, c’est parce que elles ne sont pas simplement géographiques, nous vivons de plus en plus dans le monde de l’image, un monde dont la frontière avec la réalité et de plus en plus fragile. C’est que l’image, en elle-même si on peut dire, ouvre un espace sans limite, au sein duquel les frontières semblent inexistantes. L’image peut tout montrer, peut recevoir tous les délires de l’imagination. Non seulement elle se transmet et voyage sans tenir compte des frontières physiques, mais elle permet de se perdre dans un univers sans limite. Je me souviens de l’histoire d’un des premiers patients psychotiques que j’ai connus à Marseille, il était peintre, dans la quarantaine. Il réalisait ordinairement des petits formats, mais très rapidement il peignait des toiles de plus en plus grandes jusqu’à ce qu’il perde complètement les limites qui séparaient son univers pictural et sa réalité. Le tableau lui offrait littéralement un espace à la mesure de sa pathologie ; un espace dans lequel son délire pouvait en quelque sorte se répandre sans bornes. L’acte de peindre n’était pas une mise en ordre, mais l’expérience d’une dissolution de toutes limites dans l’espace de l’image il était alors hospitalisé, ou délirant et confus, mégalomanes. Pour Deleuze l’acte créatif était toujours précédé par un chaos face auquel on ne peut manquer d’éprouver la crainte de se perdre, créer, justement, c’est plutôt mettre en ordre ce chaos originel, c’est-à-dire tracer des limites, mettre des bornes[52]. D’un autre côté c’est image cette représentation qui peut emporter le sujet peut aussi le structure, limite l’hémorragie, elles s’offrent comme contenant. Dernièrement un soir rencontre sur le banc d’une galerie souterraines où il avait trouvé refuge d’un itinérant en grande conversation avec son reflet sur la glace teintée d’un commerce, un revival tardif du stade du miroir, au moment où la L’enfant se voit dans le miroir alors que son corps ne peut percevoir sa totalité.

 

 

 

 

Le rêve

 

En ce sens le délire a un rapport avec l’univers onirique qui est un univers dans lequel les frontières semblent abolies. Tout d’abord il y a ici comme dans le rêve, une sorte de dissolution des frontières du moi, ce qui était refoulé franchit la limite de l’inconscient pour se manifester aux abords de la conscience. Il incarne un moment pendant lequel les barrières que nous érigeons à l’état de veille, se font plus poreuses, plus perméables et du reste le franchissement des espaces est un thème récurrent dans les rêves. Les rêveurs comme les délirants peuvent traverser des étendues, emprunter les Ensuite, le rêve lui-même est l’expression d’un franchissement de frontières : labyrinthes urbains pour finalement se perdre ou plutôt ne plus se reconnaître avec l’angoisse de ne plus retrouver.les espaces deviennent chaotiques au moment où les frontières s’effondrent, dilution des lieux et impuissance des trajets. Les rêves sont généralement spatialiser, et parallèlement à l’interprétation historique qu’en fait Freud, on pourrait faire sans doute une cartographie, une géographie des rêves On pourrait très bien faire une interprétation des rêves en fonction des espaces, de leur éclatement, comment ils se reconstituent dans les rêves, comment ils traduisent la difficulté de l’homme à se situer par rapport à l’espace. Rêver, imaginer, ce n’est peut-être que cela, franchir des limites. Quelqu’un qui a de l’imagination, ou qui rêve, c’est quelqu’un justement qui associe, qui met ensemble des choses, des événements qui logiquement demeurent séparés. C’est quelqu’un qui intervertit l’ordre du temps, qui fait fusionner des éléments pris dans le réel mais qui dans le réel restent étrangers les uns aux autres.

 

L’image

 

La particularité de l’imaginaire contemporain, c’est qu’il trouve dans les images, et surtout dans leur incroyable diffusion, dans leur nombre illimité, de quoi se redoubler. Et ce redoublement est beaucoup plus qu’une répétition neutre des images que nous avons dans l’esprit sur un support comme une toile, un dessin, un film, etc. Ces images donnent une réalité à l’espace sans frontière de nos imaginations. Le règne des images, c’est le règne d’un espace réel dans lequel il n’y a pas de frontières. L’image n’ouvre pas seulement un univers sans frontière, elle efface ou rend insaisissable, par sa réalité même, la différence entre le réel et ce qu’elle montre. Son espace peut alors nous apparaître aussi réel que le monde réel – les frontières en moins –, et conçoit aisément tous les phénomènes d’identification. Que l’on pense à toutes ces émissions « people », qui nous abreuvent d’un modèle de starisation rédemptrice. Se sauver, c’est devenir une star, c’est entrer dans l’image afin que l’image devienne le tout de la réalité. L’effervescence universelle de la télé-réalité nous promet un nouvel Eden dans lequel le passage par l’image devient une nécessité pour se réaliser soi-même et pour avoir le sentiment assuré de son existence.

 

La proximité

 

Seulement les phénomènes médiatiques sont loin d’être cet Eden qu’on nous promet. Ils génèrent au contraire leurs propres manifestations psychologiques : blues de post-élimination des reality-shows, dérives spectaculaires des « aristocraties » déclassées et des délaissées du show-biz, incapacité grandissante à conjuguer existence réelle et fiction intime. Tout événement n’existe que s’il est médiatisé, il y a des gens qui sont tellement dans l’image qu’ils n’ont plus aucun recul, c’est là qu’ils vont jouer leur vie dans une surenchère parfois tragique. Tu prends un fusil, tu vas tirer les gosses dans une école et tu as la certitude d’être à la télé. Et avec ce passage à la télé à la fois tu vas exister comme jamais, quitte à en mourir, et en même temps, paradoxalement tu sais que tout ça, n’est que de la représentation. Et dans tout ça on perd la notion de frontière entre le réel et l’image. Cela provoque de véritables chaos spatiaux individuels, où images et réalité se confondent, souvent violemment. L’effacement des frontières entre réalité et fiction est au cœur des industries de la représentation : les reality shows ne sont qu’une des manifestations possibles de cet effacement, de cette idée qu’un rien sépare chacun d’entre nous de la terre promise de l’univers médiatique.

 

Le narcissisme revampé

 

Il nous sert de modèle, l’image c’est notre nouveau narcissisme, une zone de reconnaissance, voir l’identification aux mannequins ou au body builders. L’image dessine les corps et leurs parures. Et cela se voit par exemple dans le désir des gens de porter des marques. L’image est la nouvelle terre promise du monde occidental, elle est pour le petit jeune occidental ce que les pays occidentaux sont pour les jeunes des pays pauvres qui la confondent avec son territoire. .Il y a une nécessité, au moins pour une partie de la population d’essayer de se singulariser ou, parce qu’elle est singulière, d’essayer de s’exprimer par ou dans l’image.[53] Cet espace d’apparence très ouvert ne cesse de proclamer la proximité des frontières qui sépare ceux qui sont dans l’image, de ceux qui n’y sont pas, un univers en même temps de plus en plus sécurisé et où entrent pas qui veut. Un peu comme ce que les afro Américains nomment glass celling, cette frontière invisible qui les empêche d’accéder à certains postes. La frontière entre le commun des mortels et l’image, est hiérarchisée elle sépare d’un côté talk-shows version française Tout le monde en parle, qui organise des scènes de consécration médiatique, avec le défilé des consacrés et des cooptés, et de l’autre reality shows, à Star Académie où se pressent la cohorte des « sans images » qui essaient de rentrer par la bande. Les frontières du narcissisme se confondent aujourd’hui avec celle de l’image.

 

 

La transgression

 

Cet impérialisme de l’image re-dessine l’intimité de nos vies, explique la violence des transgressions frontalières. Pour les territoires comme pour les individus, lorsque la réalité se perd dans son reflet, elle provoque des confusions tragiques. On peut parler de ces chanteurs et de ces acteurs qui sont dans l’image et que tout d’un coup craquent. Pourquoi ils dérapent ? Là aussi il y a une perte des frontières, ils ne se rendent plus comptent qu’ils passent hors de l’image. Ils ont dans l’image une espèce de toute puissance à laquelle ils ne peuvent pas renoncer dans le réel. Ce sont ces célébrités qui sont déjà au faîte de la gloire, qui sont dans le confort de cette image mais qui tout d’un coup sont contrariées et n’arrivent plus à faire la part entre leur statut dans l’image et leur normalité dans la réalité. Donc cette mégalomanie entraîne des comportements dans le réel qui sont des comportements explosifs, des agressions verbales ou physiques, des viols, parfois des meurtres[54] et ils sont légions si on les additionne. Ce sont souvent les proches qui sont touchées étant les derniers spectateurs de cette tragédie, et ne pouvant à eux seuls compenser la perte narcissique. Elles sont incapables de gérer le retour du réel, de sortir de l’image qui n’offre à leurs pulsions aucune limite et que si peu sépare de la réalité. Possédons beaucoup de matériel pour développer

 

Le leurre

 

Si l’univers médiatique offre pour ceux qui l’occupent, une sécurité limitée, toujours en péril. Le Capitole est proche de la Roche Tarpéienne, du côté du spectateur il attire, il suscite le désir de faire corps avec l’image. Comme cette fille qui tue ses parents après avoir vu des films gothiques, ou des gens qui se projettent directement dans l’image en faisant des actes suffisamment spectaculaires pour qu’ils soient suivis, filmés, que leur arrestation ou leur mort devienne symbolique. Comme les snipers des banlieues américaines, qui représente une forme de terrorisme domestique qui pourrait du reste tout à fait se brancher sur des réseaux terroristes tv de toutes obédiences. Une image dans laquelle se projeter. Les réseaux terroristes s’alimentent précisément de ses gens hors de l’image qui très souvent ne meurt pas seulement pour l’islam mais parce qu’ils sont fragiles, comme l’indiquent de nombreuses études faites sur leur profil psychologique.. L’image préforme les comportements, les informe, les corrige, les limite, etc. la personne se plonge dans l’image, qu’elles soient religieuses ou païennes. C’est le cas généralement comme pour la tragédie familière de Colombine et plus récemment du cégep Dawson. Ces jeunes-là viennent avec des armes pour assassiner et parfois la confusion avec l’image est telle qu’ils s’étonnent que les victimes ne se relèvent pas après le carnage. D’ailleurs la diffusion du modèle de l’acteur ne signifie pas simplement que de plus en plus de gens désirent faire ce métier, mais surtout, que de plus en plus nous préformons nos comportements sous l’œil de l’image. Comme si en fait la condition de l’homme moderne, c’était d’être acteur d’être autre chose que ses limites physiques et géographiques avec la nécessité d’explorer ses abords et ses profondeurs. De l’image à la réalité ou de la réalité à l’image, le passage devient périlleux à mesure que les frontières s’effacent pour rebondir violemment.

 

American ways of life

 

Et ce narcissisme qui se confond avec l’image n’existe pas que dans les situations extrêmes. On se souvient que comment, ce cadre qui arrive avec ses amis désemparés au bout de 20 ans de mariage sa femme a décidé de le quitter. Les gens Au-delà de la perte de la sécurité du lieu, ce qu’il perd aussi c’est ses frontières imaginaires, une certaine image de la réussite sociale, une certaine image de sa propre réussite. Je veux dire qu’aujourd’hui cette frontière entre la réalité et l’image nous traverse tous quel que soit notre statut. Dans le monde de l’imaginaire raté une frontière celle du bien vivre ou celle du bien apparaître entraîne des conséquences souvent funestes, comme dans le cas par exemple des jeunes anorexiques fascinés par les canons de la mode au point d’y exposer leur vie. Donc, si je force le trait, on est malade si on n’est pas dans l’image parce que d’une certaine manière on n’existe pas, et on est malade lorsqu’on y est de la crainte qu’elle ne s’effondre. Bref une série de frontières en forme de chausse-trapes ou la non-conformité qu’elle soit structurelle ou accidentelle peut-être fatale quand elle rencontre des individus blessée où fragilisés.

 

C3-  LES EFFETS

 

L’urgence

 

Si maintenant on se tourne du côté de la psychiatrie, de même qu’on a pu identifier une pathologie du lieu (la mélancolie) et une pathologie du trajet (l’emballement maniaque), on observe actuellement la progression des tableaux cliniques borderline indiquant l’implication de la frontière par ailleurs au cœur même des pathologies, nulle qui ne soit le franchissement d’une limite. La pathologie, même physique, c’est justement quand un certains nombres de paramètres du corps franchissent un seuil, et que l’on passe de l’autre côté d’une ligne tenue, changeante et invisible qui est précisément le seuil de la santé. La pathologie n’est qu’une question de limite. Et les pathologies dominantes actuelles sont des pathologies qu’on pourrait dire frontalières souvent aux frontières du physiques et du mental. À l’urgence du reste le praticien est plus souvent confronté aux frontières de la mort qu’à celle d’une folie qui s’incarne. Ce sont effectivement tous ces troubles du comportement dont les borderline sont les plus connus. Dans ces pathologies, on peut retrouver par exemple l’impossibilité de tracer la limite de son territoire individuel. Je pense à ces jeunes hommes qui restent à la maison des parents, ou qui au contraire s’introduisent dans des maisons, les détruisent éventuellement. Ils n’arrivent pas à se constituer leur espace propre et jouent sur l’espace des autres. Ça se joue d’abord quand les gens sont adolescents et en famille, après ça se joue dans le couple comme dans la vie sociale. Ils reproduisent ça dans des attitudes antisociales, agressives, violentes par lesquelles ils cherchent perpétuellement à se situer par rapport à l’autre de manière physique. Là encore, ils cherchent à éprouver des limites de comportement qu’ils ne parviennent pas à établir ou à fixer par eux-mêmes. Énoncé de façon générale, on pourrait dire que ce sont des individus qui éprouvent une difficulté à faire la différence entre le dedans et le dehors, entre ce qui leur appartient et ce qui ne leur appartient pas.

 

Le vide

 

Un leitmotiv : « Ah ! Oui, j’ai l’air bien. Ah ! Oui, vous trouvez que j’ai l’air bien mais vous ne savez pas ce que je vis dedans ! ». Et il y clairement un problème de connexion entre le dedans et le dehors, un dedans souffrant, victimisé et puis un dehors agressif finalement, toujours menaçant, et sourd à sa souffrance. Ce n’est pas un hasard si ce type d’attitude se manifeste à l’adolescence, à cet état de la vie où la personne essaie d’établir son territoire et rencontre des limites de plus en plus floues. : « C’est le vide, c’est le vide à l’intérieur » « si je mets des piercings, c’est pour meubler mon corps », la nécessité d’avoir des repères stables à l’extérieur à finalement pour objectif d’arriver à contenir ce vide. Il n’est pas étonnant de voir comment pour des sujets plus âgés le simple fait de pouvoir vivre avec un animal familier le plus souvent un chien peut combler cette vacuité. Il y a aujourd’hui une véritable érotisation du vide, que l’on retrouve naturellement dans les sports extrêmes, mais aussi dans les toxicomanies diverses alcool, drogues dures et douces, la même finalité reculer les frontières, les abolir. Un profil proche, souvent complémentaires des troubles dits de personnalité que nous sommes appelés à rencontrer. Le contact est difficile. ils fonctionnent sur le mode de l’attraction et de la répulsion dans un jeu de perpétuel d’affrontement qui souvent épuise des praticiens jetables, changeant au gré des gardes. Car c’est aux urgences, aux frontières de la psychiatrie qu’ils viennent se produire et c’est la que la crise doit se dénouer..

 

Ambiguïté

 

La particularité du borderline d’être immédiatement une clinique spatiale s’inscrit au cœur même de sa sémantique. Au Québec, où d’habitude on retraduit scrupuleusement tous les termes américains, on ne traduit pas borderline. Car le sens du terme est absolument perdu pour un nord-américain si on le traduit en français. La traduction employée couramment, n’a rien à voir avec borderline. Le fait de ne pas pouvoir la traduire révèle bien toute la différence, voire toutes les contradictions qu’il peut y avoir entre la langue française telle qu’elle est pratiquée en Amérique[55] et le français hexagonal. Dans « état limite », on perd totalement l’idée de frontière pour lui substituer celle d’état comme on perd le mouvement en traduisant road rage par rage au volant. L’expression américaine met l’accent sur le passage incessant d’une ligne invisible et nous donne la vision de quelqu’un ne cessant de passer cette ligne, en faisant une symptomatologie de la frontière, comme le fameux revolving door syndrom. On retrouve l’idée que c’est une tension qui projette l’individu dans une zone d’incertitude, de perpétuel va-et-vient entre un dedans et un dehors où il joue son existence, au sens figuré mais aussi au sens propre. La tentative de suicide, la simple menace est une voie d’accès que le sujet va employer couramment à la fois pour entrer dans le système et revendiquer immédiatement d’en sortir. Si ce flirt est largement utilisée c’est d’abord parce qu’il touche une frontière sensible dans les milieux des urgences celle qui sépare la vie de la mort. Une mort par suicide significativement plus fréquente dans des territoires géographiquement ou symboliquement re-dessinés, dénaturés par le re-découpage planétaire actuel. L’augmentation des suicides recouvre la carte géographique des régions les plus démunies au point comme nous le verrons de faire de cette réalité un signe clinique d’alerte face à des populations habitant bien sur des zones déshéritées mais aussi des banlieues urbaines. [56].

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L’Interface

 

Borderline, ou suicides, le franchissement des frontières passe par le corps. « Ça va pas. Qu’est-ce qui se passe? Vous n’êtes pas toute là ». Elle allait casser les toilettes du drugstore. Une autre s’acharnait sur le portail d’un immeuble, une autre encore faisait un scandale au réfectoire ou elle est employée. Toutes arrivent paniquées parfois menottée, au moins sous escorte serrée. Elles ont été arrêtées pour scandale sur la voie publique. Comme j’ai pu le constater par hasard les faits sont sans doute souvent dramatisés. « Venez vite une employée déchire tout dans le bureau, devant les malades. » C’est son supérieur qui m’appelle, un cadre de l’hôpital. Rendu sur place rien de bien méchant; quelques papiers dispersés. Une femme en pleurs. Ces jeunes migrantes antillaises se sont simplement réfugiées dans la théâtralité de leurs espaces d’origine comme certains retrouvent leur langue maternelle dans les moments de frayeur. Un crime de lèse territoire, au moment ou les espaces publics métropolitains sont devenu des territoires abstraits de l’échange, exempts de toute forme d’expressivité et de solidarité directe[57]. La transgression, des frontières de la bienséance publique va se heurter à des réactions de crainte ou de panique, et elles vont souvent être brutalement immobilisées, au moment ou elles sollicitent l’appui du public, son témoignage. La médecine et la psychiatrie poursuivent trop souvent la contention policière par une immobilisation chimique, autant dire la méthode forte, et expéditive.[58] Pourtant pour rompre la logique répressive et permettre à ces jeunes migrantes de retrouver leurs marques individuelles, il suffit le plus souvent d’offrir un espace de médiation, desserrer les frontières non seulement de la bienséance mais aussi celle plus subtiles du racisme. Accepter un temps d’être simplement un témoin attentif.[59] Ce ne sont pas les seules frontières entre le privé le public qui sont actuellement interrogés, dans la mesure où elles sont largement identifiées à la fois culturellement et individuellement. Au travers de la proxémie, E. Hall, à ainsi établit des identités, fondée sur la manière dont les individus déterminent leur espace vital, leur propre bulle, ceci explique sans doute qu’aujourd’hui se constitue des unités cliniques de type écologique fondées sur la permanence et la stabilité des frontières. Au-delà des approches psychiatriques habituelles individualisantes,[60]leur connaissance est indispensable, pour évaluer ces nouveaux tableaux symptomatiques et les traiter.

 

La peau

Borderline, ou suicides, le franchissement des frontières passe par le corps ce que confirme le message que nous adressent les jeunes migrantes antillaises. Elles nous indiquent clairement que la fragilisation spatiale entraîne des réactions où le corps est directement engagé en relation avec son environnement pour exprimer le malaise. Le corps en première ligne, on le trouve aussi en art contemporain dont les le travail sur la peau, en peinture et dans les performances, notamment dans ce est symptomatique d’un corps conçu comme frontière. C’est que la peau, c’est vraiment une frontière entre le dedans et le dehors, entre l’individu et le monde. C’est qu’en un certain sens, la peau est aussi insaisissable que la frontière et agit comme une interface entre le monde et moi. Elle appartient à la fois au monde extérieur, au dehors, car c’est beaucoup par elle que les choses m’affectent, mais elle est aussi un vecteur de sensations qui renvoient plutôt à mon « dedans ». La peau est une surface, entre l’extérieur et l’intérieur. J’ai écouté des jeunes qui se tatouaient où qui faisaient des trucs, et qui se mettaient des bagues un peu partout et une jeune fille vraiment très jeune, une adolescente, qui disait, ça fait moins vide, autrement vraiment, ça fait vide. Ce qui veut dire que la peau fonctionne non seulement du dehors vers dedans, mais aussi l’inverse. Elle est une ligne de franchissement pour accéder à l’extérieur. Le piercing, le tatouage, c’est une manière de marquer la frontière, de s’individualiser en délimitant l’espace de son individualité. C’est donner à sa peau, frontière avec le dehors, un contour particulier, comme font les pays en dessinant leurs frontières sur une carte. Tout le marché de l’esthétique, du cosmétique fonctionne aussi autour de cette idée. La peau c’est vraiment, de ce point de vue-là, socialement le dehors pour un individu, en même que ce qui délimite un dedans qui travaille pour son propre compte.

 

De la psychiatrie

La frontière ne permet pas seulement de compléter notre compréhension de l’espace mental, ou de pointer des pathologies, elle s’inscrit dans le domaine psychiatrique lui-même. Elle permet peut-être de mieux définir une certaine pratique de la psychiatre. Car on pourrait dire que chaque pathologie, selon qu’elle relève plutôt du lieu, du trajet, ou de la frontière, demande non seulement une approche psychiatrique différente, mais une autre psychiatrie. C’est une pratique qui a commencé après la guerre avec tous les courants de sectorisation et de décentralisation des structures psychiatriques, hôpitaux de jour, aux ateliers de travail ou aux cliniques externes. Ses dispositifs de soins ont la capacité d’être transformés au gré des nécessités environnementales. Les nouveaux dispositifs de la psychiatrie, les plus récents l’inscrivent comme possibles frontières de régulation mentale, un nouvel octroi une scène diplomatique possible de réajustement frontalier. Bien sûr la psychiatrie d’urgence a inauguré cet élargissement de nos frontières jusqu’à les interventions extraterritoriales sur le théâtre des catastrophes. Mais plus quotidiennement avec les itinérants avec ces centres élaborés dans des abris de fortune, voire des traitements in situ.

 

De l’urgence

 

Ce que la psychiatrie d’urgence à de particulier c’est qu’il s’agit cette fois d’une psychiatrie frontalière, à fleur de rues, accessibles à tous, capable de recevoir pêle-mêle des demandes de moins en moins orthodoxe, sans qu’il y ait besoin pour cela d’un événement traumatique. Psychiatrie frontalière de part sa situation géographique, et aussi parce que se portant à ses propres limites, à la frontière de la pathologie ou de la folie. C’est une psychiatrie sans savoir délimité, parfaitement organisé, sans catégories stables et prescriptions toutes faites. Située elle-même au plus près d’une frontière entre le dedans et le dehors, elle concentre une multitude de frontières qui la traversent. rapatriement ou le maintient en situation de ceux qui viennent nous rencontrer.. Les urgences, sont des no man’s land, une frontière dont la vocation est d’être très sensible aux mouvements qui se déroulent à l’extérieur. L’urgence, lieu ouvert, devant réinventer sans arrêt son rapport et son inscription dans l’espace est véritablement un lieu de la modernité, un de ses relais qui indique la ligne qui sépare aujourd’hui la folie de la raison et qui a des choix d’orientation diverse en regard la gravité et de la dangerosité possible des individus. Les Urgences psychiatriques redessinent les frontières du normal et d’une pathologie contemporaine. Elles s’établissent comme un véritable octroi mental qui légitime maintien ou exclusion dans une ville dont les contours sont de plus en plus imprécis.

              

CONCLUSION de la première partie

 

 

La diversité

 

Dans la première partie, on a indiqué que la psychiatrie institutionnelle, de même que la psychanalyse, correspondait plutôt à des thérapies pour des pathologies de la sédentarité. C’est une approche qui correspond à des modes de vie, à des rapports à l’espace dans lesquelles la valorisation du lieu reste dominante. Un certain rapport à la parole dans la pratique du divan, l’idée de s’immobiliser pour favoriser l’introspection, indique une volonté de creuser le rapport à soi, de s’enfoncer sur place pour rentrer en soi-même. Dans notre chapitre sur les trajets, on avait au contraire insisté sur la nécessité d’une thérapie plus mobile. On a essayé de montrer que pour de telles pathologies, il fallait essayer de développer une orientation dans laquelle la psychiatrie cesse d’être une médecine des états pour devenir une psychiatrie du mouvement. Je pense ce à nouvelles pathologies comme la toxicomanie, aux situations violentes et au secours à apporter à des gens en mouvement non seulement d’un point de vue personnel, par exemple un mouvement de régression, mais aussi emprisonnés dans les trajets, comme l’immigration, l’itinérance ou l’errance. Il s’agissait là de promouvoir une psychiatrie capable de s‘éloigner des lieux bien établis comme l’asile, pour apporter l’aide là où sont les gens comme les homeless.

 

Les unités

 

Finalement après avoir exploré l’ensemble de ces éléments de l’espace, on observe des réactions psychologiques différents selon qu’on s’adresse aux lieux au trajet aux frontières. cette incidence n’est pas nouvelle et même refoulée, on la retrouve séquentielle dans les grands tableaux cliniques classiques. Pour faire court et avant de développer disant que la mélancolie est la maladie des lieux, la manie celle des trajets le délire et les borderline celle des frontières. Nous développerons ces trois pathologies.

On constate du reste que les trois constantes spatiales que nous avons évoquées se reflètent dans les courants ou institutions psychiatriques elle-même, et finalement se condense dans la pratique. La psychiatrie institutionnelle, de même que la psychanalyse, correspondait plutôt à des thérapies pour des pathologies de la sédentarité. C’est une approche qui correspond à des modes de vie, à des rapports à l’espace dans lesquelles la valorisation du lieu reste dominante. Un certain rapport à la parole dans la pratique du divan, l’idée de s’immobiliser pour favoriser l’introspection, indique une volonté de creuser le rapport à soi, de s’enfoncer sur place pour rentrer en soi-même. Dans des univers plus mobiles et plus fragiles se développe une psychiatrie du mouvement plutôt que des états le but n’étant pas tant de révéler sa vérité au sujet que de renouer avec une mobilité harmonieuse. Une stratégie incontournable s’agissant de population en mouvement itinérants, immigrants ou étrangers, une psychiatrie de l’immédiateté. Elle-même pénétrée par lieu trajets et frontière avec chacun leur logique propre, la psychiatrie mais aussi le dispositif thérapeutique se constitue comme une espace spécifique et changeant dont l’apparition des urgences psychiatriques signale le virage environnemental.

 

 

 

Le corps

 

On notera que dans toute cette nouvelle symptomatologie spatiale, quelque soit les éléments environnementaux concernés, c’est le plus souvent le corps[61] qui est en première ligne. En l’absence de mot, aujourd’hui le corps, compose de plus en plus souvent directement avec son environnement direct pour exprimer une souffrance psychique. On développera avec des exemples de situations cliniques….

 

Les chorégraphies

 

Si la métaphore de la langue nous permet de mieux situer les composantes autour desquelles s’articule le langage spatial, la danse l’incarne. De tous les arts de la scène il est le plus proche des arrières-scènes psychiatriques où nous agissons aux carrefours des chorégraphies individuelles et collectives. Les danses expressionnistes européennes qui exaltent le lieu au travers de corps–signes les habitants comme les figures expressionnistes de Pina Bausch, réinventant des trajets comme les lignes de fuite de Merce Cunningham, redessinant les frontières rétractées comme dans le butho japonais, repoussées en assignant au corps des prothèses comme Marie Chouinard, démultipliées à l’infini par l’utilisation du reflet ou de l’image comme Philippe Decouflé. Un langage corporel de peu de mots, parfois une musique, un rythme, un geste une mémoire du muscle comme la nomme le chorégraphe P. une langue souvent physique toujours décalée.

La chorégraphie, la danse est une véritable encyclopédie du langage spatial, elle conserve à la fois des gestes, c’est-à-dire des éléments de vocabulaire, et des déplacements, les lignes des éléments de syntaxe, tout ça survenant dans espace au frontière bien délimité du bal musette à la cour des Papes. Des constantes universelle ou transcontinentale qui englobent l’ensemble des danses qui vont exprimer des réalités spatiales différentes. les danseurs reflètent le rapport du corps à l’espace dont les particularités vont se refléter dans les courants chorégraphiques, avec de curieux mariage : Butho japonais et danse allemande, fantasias du désert et danse américaine. Les identités chorégraphique reproduisent des comportements collectifs, des modalités d’utilisation de l’espace qui vont se refléter et se conjuguent différemment dans la danse.

 

La scène urbaine

 

C’est à ce que les univers métropolitains se constituent aujourd’hui comme d’immense scène qu’il permette de pénétrer aussi clairement les structures intimes de l’espace. Des scènes qui se répètent aux quatre coins du monde nous fournissant ainsi un large échantillonnage, , sinon semblable du moins uniforme, car la grande scène métropolitaine, est largement partie détaché de son environnement local ou national même si naturellement il n’est jamais totalement absent. Dans les grandes cités métropolitaines américaines, l’insécurité et la démesure de la société dans son ensemble, va se refléter dans les accueils psychiatriques d’urgence dés leur création au début des années 80. Celui du Bellevue Hospital à Manhattan par exemple : sonnerie, porte fermée à clef, une garde privée 24 heures sur 24, déshabillage et fouille préalables des consultants, un protocole pour se protéger d’une folie de plus en plus violente et imprévisible avec l’apparition du crack. Rien à voir bien sûr avec les urgences européennes ou montréalaises, de la même époque même si aujourd’hui pour toutes les urgences métropolitaines, la sécurité devient un enjeu majeur comme en témoigne la multiplication des systèmes de protection et des gardes de sécurité face à la violence croissante de nombreux consultants. Cette évolution commune des urgences souligne l’universalisation et l’uniformisation des profils cliniques métropolitains, même si leur situation géographique ou civilisationnelle les inscrivent dans des ensembles territoriaux culturels ou religieux multiples et divers. Le passage de la ville à l’urbain.

 

Au-delà des éléments

A l’exception des champs de guerres, où du reste la psychiatrie d’urgence est née. Cette nouvelle réalité clinique, s’est d’abord affirmé dans les grandes cités américaines, puis européennes les premières à avoir encaissé les bouleversements de la mondialisation,. Au-delà des approches psychiatriques habituelles le plus souvent individualisantes[62], la reconnaissance de ces déclinaisons spatiales du mental est indispensable pour mieux saisir certaines situations, les comprendre et les traiter. la psychiatrie d’urgence métropolitaine nous a appris que l’espace était séquentiel et que chacune de ces séquences, pouvaient se conjuguer, être annexées par le mental pour produire des entités cliniques spécifiques qui traversent les individus, des compositions symptomales nouvelles permettant de particulariser des unités cliniques locales que l’on pourrait aussi nommer écologiques. Les trois segments primordiaux : lieux, trajets ou frontières vont entrer dans des rapports de composition et d’organisations diverses singularisant nos spatialités individuelles ou collectives. Pour paraphraser une formule célèbre l’espace c’est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié de son fonctionnement et de ces contraintes, lorsqu’il et transparent. Car comme la langue les spatialités ne se réduisent pas à la somme de leurs éléments elles s’inscrivent dans des ensembles environnementaux diversifiés tant au niveau personnel que collectif ou chacun pratique l’espace à sa manière tandis que l’organisation de l’espace elle-même limite ses possibilités d’utilisation.

 

 

 

deuxième partie: LES ENSEMBLES STRUCTURÉS DU CODE SPATIAL.

 

D- LES SPATIOGRAMMES

 

D1-  L’ORGANISATION

 

L’un

Pour nous introduire à la diversité spatiale, revenons d’abord à cet agriculteur abitibien qui perdait tous ses repères spatiaux lorsqu’ils venaient en ville seule en voiture. Lors de nos rencontres il évoque la première fois où il a ressenti ce sentiment de danger paralysant. Il sait à peine à nager et il se retrouve entraîné par d’autres adolescents en eau profonde, sur un lac. Sa mère, impuissante sur les berges anticipant le danger s’affole, et commence à l’appeler. Comme un somnambule brutalement réveillé, son jeune fils notre patient perd ses moyens et aurait pu se noyer sans le secours de ces camarades qui, comme lui débutants, réussissent péniblement à le ramener jusqu’où il a pied. Finalement cela s’est révélé sans gravité, mais l’événement s’est profondément imprimé. C’était la première fois qu’il avait ressentie cette sensation de morts immanentes dans un environnement à quelques mètres de la protection maternelle, sans repère et menaçant. Ses parents habitent une dépendance de la ferme et il s’occupe de sa vielle mère, son anxiété augmente chaque fois qu’elle est malade Bien sûr localement les rigueurs du climat et l’immensité des paysages obligent à des regroupements : des rangs familiaux hérités de la colonisation territoriale il y a 70 ans, mais aussi des condensations culturelles ou ethniques, plus récente, avec comme nous l’avons souvent évoquée des enfermements qui peuvent devenir paralysant. C’est au carrefour de cette exigence territoriale et de sa propre expérience spatiale que s’inscrivent les états de panique de ce patient, elle témoigne de la rencontre parfois conflictuelle de deux spatialités la sienne propre et celle qui l’accueille. Cet agriculteur est sans cesse renvoyé dès qu’il s’éloigne à sa crainte de se détacher du lien matriciel, une crainte réactualisée par son aventure lacustre, peut-être un simple souvenir écran. Il nous indique que l’éloignement du lieu matriciel n’est pas sans laisser de traces dont l’épigénétique nous livrera sans doute un jour les secrets de leur inscription et de leur longévité. La conquête de son espace propre, le passage de la mère-terre à la terre mère ne se fait pas sans danger.[63] Le passage peut engendrer des craintes diverses dont celle de se perdre que l’on retrouve dans les états panique. Ceci explique que l’inféodation au lieu n’est que l’envers de l’angoisse de se retrouver prisonnier d’un espace indéterminé. La tentation est forte alors de se reterritorialisé dans un lieu clos et de ne plus sortir, de se raccrocher à un espace originel dont on a du mal à se détacher. Ainsi notre spatiogramme individuelles se constituerait au moment de ce véritable Oedipe spatial, où s’opère ce que l’on nomme aujourd’hui les figures de l’attachement et du détachement. Il n’est pas étonnant que l’on retrouve la mère ou ses substituts souvent présents physiquement dans la première apparition consciente de la phobie, puis dans les états de panique qui lorsqu’ils sont les plus sensibles peuvent apparaître simplement lorsque la mère est menacée éloignée ou malade. Un Oedipe spatial peuplé de craintes réelles ou fantasmées d’être abandonné, aux origines de notre identité spatiale.

 

Le multiple

 

Comme pour les individus que nous recevons, l’harmonie spatiale des sociétés se fonde sur un équilibre original entre lieux trajets symboliques et frontières identitaires. Nous avons vu que les destructions du 11 septembre en engageant ses trois paramètres vont déstabiliser pour la première fois non seulement la spatialité nord américaine mais aussi les spatialités établis ou émergentes de la mondialisation. Comme pour les déplacés, les réfugiés comme pour les autres itinérants de la planète, incluant les homeless new-yorkais, l’espace habituellement transparent a imposé sa présence et sa densité à toute une population bien installée et protégée par un univers d’images réconciliatrices. Double faillite : celle d’une réalité meurtrie, mais aussi, celle d’un imaginaire où l’image s’est faite chair. New York sous nos yeux est devenu une réalité physique a habité par les pires scénarios de destructions hollywoodiennes. Pour tous, le 11 septembre annonce la fin des paradis territoriaux, la fin des sanctuaires. Individuellement ou collectivement, on navigue dans ces zones dangereuses, hors de toute visibilité, dans ces recoins obscurs où depuis l’enfance, celles des citoyens comme celles des peuples, naissent les peurs les plus irrationnelles, d’engloutissement ou de disparition. La situation n’est pas inédite, et c’est reproduite périodiquement dans l’histoire de l’humanité, sauf que cette fois-ci elle n’est pas localisée, elle s’inscrit dans un espace planétaire sur lequel planent les mêmes menaces redoublées cette fois par l’image. On note d’ailleurs que le flot d’images télévisuelles est contrôlé, on expurge des violences faites au corps défénestrations, blessures, le ton des présentateurs est confidentiel et intimiste, et le personnel politique accompagne la population puis l’invite simplement à recommencer à vivre normalement. Comme souvent dans les cliniques de la modernité, où l’espace est ébranlé c’est autour du corps que vont s’organiser les premiers soins. L’histoire doit à nouveau composer avec ses contraintes géographiques, peur de l’inconnu, angoisse du vide, d’un sol qui se dérobe, d’un espace qui soudain devient opaque, étrange, voire menaçant. Au-delà de ces interventions d’encadrement de masse qui bien sûr, indiquent des stratégies thérapeutiques, les individus déstabilisés vont se réunir spontanément dans des lieux publics, églises, écoles ou bureaux. Dans ces regroupements de fortune fonctionnant comme communautés où familles, c’est la réconciliation du corps avec son environnement qui va être recherchée. Elle est comme nous l’avons souvent observée à l’urgence préalable à toute expression et résolution du malaise, C’est cette même angoisse endémique colorant l’air du temps que l’on rencontre individualisée lorsque la psychiatrie se déplace dans des environnements dévalués ou insécurisé : des banlieues aux centres-villes, des ghettos aux quartiers cosmopolites, des régions éloignées aux villes sinistrées, du Nord au Sud. En tout cas ce sont les mêmes individus muets immobiles ou agités en état de désarroi spatial qui viennent nous rencontrer. On peut sans doute conclure que les spatiogrammes qu’ils soient individuels ou collectifs vont se manifester au moment où l’espace intérieur ou extérieur est totalement ébranlé par une situation de stress ou de catastrophe. Loin de la neutralité et de la distance clinique que requiert classiquement une rencontre psychiatrique, nous pouvons constater la manière dont le se la reconnaissance spatiale doit supporter notre regard clinique et nos modalités d’intervention.

 

 

D2-  LA CLINIQUE

 

Ce sont les urgences d’entités urbaines plus petites, moins distante, qualifiées souvent de plus humaine, qui vont restituer son identité[64] et sa pleine légitimité a l’environnement dans lequel ces villes s’inscrivent. Modulé par l’histoire, le territoire dans son ensemble, influence les modes de vie et les manières de penser, il induit des déterminismes et des contraintes psychologiques en harmonie avec ses exigences. La ville est dépendante du territoire et à l’urgence de l’hôpital atterrissent des consultants venant éventuellement de ses coins les plus reculés. La pratique contrairement à celle qui a cours dans les métropoles est en contact direct avec les forces telluriques du territoire, ce que Deleuze nommait ses immanences. Au moment, de mon installation en service commandé, dans le Nord du Québec, je n’en avais naturellement aucune conscience précise même si j’étais souvent le seul psychiatre à recevoir les déroutes individuelles d’une population dont le territoire, m’était alors inconnu. Une région colonisée dans les années trente, une réplique boréale de la conquête de l’ouest un changement drastique avec mon environnement parisien. Je faisais une véritable acrobatie entre un savoir psychiatrique familier, importé, et un environnement américain, aux allures sibériennes qui m’était étranger, une situation de tension qui a amené à de nombreuses désertions parmi les psychiatres français importés comme moi dans cette région en mal de spécialistes. Je me retrouvais, plongée dans une situation quasi expérimentale, capable de communiquer avec une population dont étrangement avec quelques ajustements je partageais la langue: le français, mais dont j’ignorais les dynamiques territoriale capables d’influencer et de déstabiliser dangereusement nouveaux arrivants ou autochtones en péril. C’est a l’urgence ou souvent comme nous l’avons vu l’histoire et l’espace se rejoignent, et ou la connaissance des ressources environnantes est indispensable que le malaise était le plus perceptible, et c’est la que le choc clinique inaugural avec cette nouvelle réalité, s’est déroulée, quelques mois après mon arrivée. Il m’a surpris en pleine lune de miel territoriale.

 

 

La rencontre

 

C’est la, un soir de mon premier automne québécois que je rencontre Rejean un jeune universitaire, fraîchement débarqué de Montréal situé a quelques centaines de km au Sud, il est comme moi, un nouvel arrivant dans cette région dite éloignée où la police l’a retrouvé prostré, tétanisé, dans son « char » arrêté sur un de ces chemins de gravel qui enlacent la ville. Tout problème médicale écarté, en réanimation mentale lente, son immobilité quand il s’assoit dans le bureau à l’urgence, m’évoque celle de certains SDF parisiens désorientés échouant à l’urgence au petit matin, extenués d’avoir erré toute la nuit, et dont la parole elle même fatiguée devient physique. Retrouvant la parole mais encore anxieux, Réjean m’expliqua que tout avait commencé au moment ou après avoir rompu avec son amie qui demeurait à l’extérieur en campagne, il avait décidé de revenir en ville. « Très rapidement j’ai commencé avoir peur….je me sentais pris dans un labyrinthe…un entonnoir… à peine quelques fermes, quelques granges. J’avais peur d’avoir une panne, une crevaison…. J’étais paralysé, aspiré par un trou noir…j’avais l’impression d’être étouffé avant de perdre la carte… ». « L’Abitibi, c’est le pays des motels, des bars, des forêts qui n’en finissent plus et des autos filant à toute allure sur des routes plates…»,  ces mêmes routes que je ne cessais depuis trois mois de parcourir dans le seul plaisir de la découverte, et qui peuvent à la tombée de la nuit devenir étranges, comme absorbées par les étendues infinies qu’elles parcourent. Ces mêmes chemins en rase campagne ou ce jeune professeur qui n’avait jamais quitté Montréal avait fait naufrage, comme cette amie newyorkaise en visite sur les berges d’une immensité lacustre, il avait été frappé par un surprenant vertige horizontal. « Cette étendue et l’étroitesse de la piste ne me laissait aucun autre choix, sinon celui de filer droit jusqu’au bout de la route. J’avais l’impression d’être aspiré à plein régime vers l’ultravide.» « Quand on arrive en Abitibi, prévient une romancière, on est fasciné ou assommé, ça dépend par l’horizon démesuré qui s’ouvre devant vous. »[65]

 

 

La prise en charge.

 

Cette ouverture, Rejean la ressentait comme l’expression d’un gouffre, d’un vide menaçant[66] , il était littéralement assommé, il sombrait. Un naufrage, suffisamment réel pour qu’il accepte une hospitalisation, couvrant le congé universitaire, de la mi-session : une semaine solitaire qui s’annonçait difficile pour lui. Privé de son environnement habituel, il faisait face à une séparation d’avec sa femme et ses deux jeunes enfants restés à Montréal, en plus d’une rupture avec sa nouvelle amie locale. Je le rencontrai plusieurs fois individuellement, durant son séjour la transparence de son français international, et notre statut partagé de nouvel arrivant en région semblaient avoir facilité l’échange. Il répétait les plaintes habituelles des exilés nostalgiques des grands centres urbains le désert et le silence de la nuit, le manque de sophistication de rapports trop familier dont il évaluait mal les codes avec la sensation de flotter dans cette immensité en pleine mutation hivernale. Il interpréta rapidement avec ironie l’apparition d’un psoriasis au visage qui l’isolait davantage, comme une allergie à cette première affectation universitaire. Après quelques jours de prise en charge hospitalière par une équipe thérapeutique abitibienne, son apparence esthétique comme son état mental s’étaient sensiblement améliorés. Le contact avait été chaleureux, il était rassuré. Avec des rendez vous planifiés et une prescription toujours incertaine en pareil cas, il quitta l’hôpital, pour discrètement repartir enseigner. Tout paraissait aller bien, difficile pour moi d’évaluer alors l’intensité de sa rupture spatiale, celle du simple voyageur, du touriste dont les codes spatiaux sont transitoirement bousculés, ou celle d’un sujet dont la confrontation avec un territoire adverse, réactualise des situations infantiles d’appropriation territoriale problématiques, et perturbe en profondeur l’équilibre mental.

Le dénouement

Quelques semaines plus tard, l’urgence m’appelle pour m’annoncer qu’il est à nouveau attendu à l’urgence cette fois après avoir heurté un camion de plein fouet. Le sol se dérobait sous les pas qui me conduisaient vers l’hôpital, mon rêve américain virait au cauchemar. A mon tour d’être assommé, c’était un accident majeur la voiture avait glissé sous le poids lourds, un geste suicidaire sans appel. En énamoration territoriale j’avais été incapable d’appréhender la dynamique, les immanences[67] d’une région balayée par les fluctuations mondiales du cours des matières premières et par la périodicité contrastée de son climat. Ces rythmicités confondues vont épouser et accompagner l’instabilité des pathologies affectives, touchant l’humeur tandis que les cracks boursiers et les changements de saison accueillent et enregistrent leurs brutales débâcles. Au printemps « où la fonte des neiges dévoile les formes, et libère des énergies explosives[68]» comme nous l’enseigne une Sage amérindienne, mais aussi en automne où la noirceur et le froid se réinstallent. Le mouvement vers l’intérieur exacerbe les logiques spatiales en limitant les lieux possibles de convivialité et dans cet univers rétréci, ou ordinairement tribus familiales, gangs d’amis, associations communautaires, églises, sectes, bars[69] représentent de fragiles points de repères. Durant cette période d’opulence, de fièvre de l’or, comme les nouveaux arrivants sans histoire locale à laquelle se raccrocher, Rejean était isolé, figé ou déporté vers les bars et les clubs, ou l’alcool et les drogues souvent associé au passage à l’acte suicidaire était très facilement accessibles. Une situation éminemment dangereuse dans ce territoire où le taux de suicide[70] des jeunes hommes est élevé,[71] notamment ceux qui sont déstabilisés par des séparations récentes (40 % des cas[72]). Ainsi, dans cette région dite éloignée l’âge, le sexe, l’isolement et la détresse sentimentale se composaient pour constituer une entité clinique locale synonyme de danger de mort. Comme les humains l’espace à ses coups de cœur et ses coups de sang, parfois dangereux, il nous revient aujourd’hui d’en déterminer   les logiques et les raisons.

 

 

 

La rupture spatiale, comme le simple tourisme parfois renvoie à des situations infantiles, régressives qui nous rendent plus sensibles à un environnement dont l’étrangeté peut entraîner le bouleversement de nos propres équilibres spatiaux,

 

E- LES SPATIALITÉS

 

E1-  Spatialités meurtrières (L’épidémie silencieuse)

 

Relayée par l’épidémiologie clinique, la dissémination des urgences psychiatriques dans des villes appartenant a différents territoires, permet d’identifier, voir de classifier les espaces par la récurrence de certains de leur effets psycho géographique. Au travers de la réalité abitibienne Rejean nous révèle l’existence d’une tendance qui tend à devenir universelle et qui touche des territoires instables où menacé, région en reconversion ou en friche, quartier ou banlieues pauvres. Accidents de la route et suicides l’épidémie touche les hommes jeunes participants de ces véritables sous-ensembles spatiaux de la mondialisation et subissant les effets tragiques de leurs fragilités territoriales. L’O.M.S. fait état de trois suicides d’homme pour un de femmes. Quelque soit le groupe d’âge, les hommes se suicident plus que les femmes, et leur nombre augmente encore entre 18 et 39 ans Le phénomène est mondial on le retrouve dans la plupart des pays occidentaux mais aussi au Japon ou en Gambie. Au Québec par exemple, le suicide des jeunes à 80% par des hommes est la première cause de décès parmi les garçons de 15 à19 ans, juste avant les accidents de la route. A Montréal, le taux de suicide de ceux itinérants qui sont aux prises avec les rigueurs de la rue augmente de 27%, le risque commun est multiplié par 5 dans le cas d’enfants ou adolescents transitant dans les structures d’accueil. Si on examine les taux de suicide entre 1981 et 2001 en Écosse, on s’aperçoit que ce même taux augmente de 15 % parmi les jeunes adultes dans les régions les plus démunies. Le Centre for Rural Health de l’université d’Aberdeen définit les zones rurales et isolées comme étant prioritairement « à risque » ; risques qui s’accentuent encore pour la banlieue pauvre du Grand Glasgow. On retrouve des analyses similaires concernant la région de la Galicie en Espagne où l’augmentation des suicides recouvre la carte géographique des régions déshéritées. Les facteurs socio-économiques jouent ici un rôle prédominant dans la déstabilisation des territoires mais ils ne sont pas les seuls. Le taux de suicides Estoniens d’origine Russes a selon l’l’O.M.S. augmente de 39% depuis l’indépendance de l’Estonie en 1991. Durant la période soviétique, ce taux était plus bas, que celui des estoniens de souche, mais aussi celui des russes de Russie une population stable et dominante brutalement insécurisée aujourd’hui en tête de ces trois groupes. Des courbes ascendantes de ce genre indiquant la détérioration physique ou symbolique du territoire concernent bien sur les populations amérindiennes les plus touchées au monde ou plus récemment les juifs éthiopiens en Israël. Ainsi cette pulsion de mort qui frappe certains territoires et qui touche plus spécialement les jeunes hommes en offre non seulement une photographie statique mais aussi dynamique, elle se nourrit de leur détérioration.

 

L’espace phallique

 

L’éclatement de l’espace dans une économie mondialisée, l’insécurité du territoire dans les banlieues, la redistribution des frontières nationales, sont donc autant de facteurs aggravants du taux de suicide. L’espace, compris ici à la fois comme lieu géographique et comme milieu socio-économique, apparaît donc comme un élément de premier plan dans la fragilisation des jeunes hommes. La notion d’espace intervient peut-être encore d’une autre manière dans le suicide de cette catégorie de population. Si les hommes subissent plus violemment que les femmes ces altérations du milieu, c’est peut-être aussi parce tendanciellement, ils entretiennent avec à l’espace un autre type de rapport que les femmes. Un grand nombre d’entretiens avec des hommes frappés par le tsunami, effondrés et suicidaires, montrait leur détresse devant leur incapacité à prévenir le danger et à protéger leur biens et parfois leur famille. C’est un discours analogue qu’on entend lorsque des fermetures d’entreprise se produisent (ou sont annoncées) chez les ouvriers menacés. Dans une telle situation, des suicides surviennent presque toujours : pour s’en tenir à la grande banlieue de Montréal, il y en a eu chez GM à Boisbriand, chez Seagram à Lasalle et chez Alcatel dans l’est de la ville au mont des fermetures des usines. Ces suicides, de gens qui fonctionnaient jusque-là normalement, étaient accompagnés d’un sentiment d’impuissance devant les effets locaux d’une nouvelle économie mondialisée. À chaque fois malgré l’hétérogénéité des situations, c’est semble-t-il une même impossibilité de maîtrise de l’espace qu’on rencontre et qui désespère. Pour les hommes, traditionnellement engagés dans un rapport de domination et de maîtrise de l’espace, la perte du contrôle sur l’environnement renvoie à son impuissance. En situation de « corps à corps », de confrontation avec l’espace, l’homme jeune exprimerait alors sa douleur psychologique, moins par une symptomatologie dépressive, que directement par des symptômes physiques. Dans un tel rapport d’immédiateté, la déstabilisation du territoire provoquerait un séisme physique – s’exprimant par exemple en termes de fatigue, d’épuisement – qui court-circuiterait ou précèderait chez eux toute formulation de leur détresse en terme psychiques – de tristesse ou de douleur, une impulsion le plus souvent sans sommation qui surprend à l’individu lui-même lorsqu’heureusement il se rate. Les hommes, qui seraient disjonctés du filtre protecteur de la tristesse et de l’effondrement pouvant expliquer le fait que le moindre stress soit fatal avant que l’homme ne ressente le besoin d’aide. Des travaux récents ont montré que lorsqu’il en demandait, il n’était pas forcément entendu et compris. Ainsi la psychiatrie nous apprend que quelques soient les latitudes et les continents, les villes en friche, les quartiers pauvres, banlieues ou ghettos, sont des territoires à hauts risques dont la déstabilisation touche principalement des hommes jeunes. Une fatalité qui peut comme nous l’indique l’épidémiologie, toucher aussi des populations ou des groupes minoritaires dont nous avons vu la manière dont ils peuvent se substituer au lieu, et pour qui la tendance est moins sensible sans doute grâce à leur double fond territorial et culturel. Notre environnement individuel et collectif, physique ou imaginaire, est le même pour tous et pourtant, nous ne sommes pas tous sensibles de la même façon à ces actuels bouleversements.

 

L’espace sexué

 

Si les hommes représentent 80% des suicides, les femmes représentent 70% des dépressions. Elles consultent plus rapidement et même s’il ne s’agit pas d’une sinécure, elles réagissent plutôt mieux à l’instabilité territoriale actuelle. Peut-on faire l’hypothèse que les femmes qui sont en elles-mêmes un espace, une physiologie d’accueil plutôt de confrontation avec les éléments composent différemment avec cette situation d’instabilité. Ce n’est pas pour rien que la médecine comme toutes les professions confrontées au malaise civilisationnelle se féminisent, ou qu’Oprah ou comme Steward sont devenues sans doute de véritables stars des médias recomposant en permanence des espaces désymbolisés et habitables. Au moment ou la paternité devient aléatoire grâce aux banques de sperme et la virilité est fragilisées par l’évolution des mœurs, pour un homme perdre le contrôle de son environnement devient dangereux. Le corps vulnérabilisé se retrouve en première ligne, souvent sans mots, addictions, alcool drogue sexe jeu mais aussi dépendances médiatiques ou virtuels, sont autant de manière pour lui de se fixer, tandis qu’il exprime son malaise en blessant ou en se mutilant, il dérive. Car le sinistre décompte de suicide des jeunes hommes comme leur fragilisation. La toute puissance de l’homme est mise à mal par la réalité et son image se détériore. Une situation qui permet de comprendre les déroutes narcissiques pouvant s’achever dans le viol et meurtre ou le suicide. Ainsi le sinistre décompte des suicides de hommes relève moins d’une encore hypothétique émancipation de la femme que d’une fragilité d’une fragilité masculine face à l’insécurité territoriale. Une telle approche géomentale comme on le voit est capable de renouveler une réflexion qui patine sur le supposé déclin de certains hommes. Plutôt que d’y voir un éternel effet d’une guerre des sexes peut-on émettre l’hypothèse que les deux mouvements de dépréciation d’un côté et d’émancipation de l’autre participe du logique spatiale en mouvement à laquelle les humains n’ont d’autre choix que de s’adapter. Ces tendances sexualisées enregistrent le mouvement de nos plaques tectoniques qui redonnent aujourd’hui aux femmes dans nos sociétés une place de leur avait déjà octroyé certaines sociétés premières. Sans renouer avec la tradition poétique qui fait de la femme l’avenir et le futur de l’homme, nous sommes en tout cas, comme le concluait dernièrement un chroniqueur montréalais, dans le même bateau, « dans la même tourmente », alors autant se donner des objectifs communs et ramer dans la même direction.

 

E2- LES SPATIALITÉS CONTINENTALES

 

L’histoire de Réjean qui ne s’arrête pas la. Ré-hospitalisé, rassuré la parole retrouve ses aises : « Le jour de l’accident, je conduisais trop rapidement sur la 117 glacée, je n’étais ni triste, ni anxieux…j’avais la sensation de faire corps, d’être absorbé par la route… par le paysage… » Coup de volant ou dérapage, décrochage de la mémoire, aucun souvenir. Fragilisé Réjean rencontre, un territoire physique qui le déstabilise et dont nul fantasme ne le protège. Il est insensible à l’ombre des pionniers qui plane encore sur la région et contrairement à nous, nul exotisme de conquête ou de western boréal ne semble le protéger, si les espaces sont des entités physiques elle possède leur propre imaginaire qui souvent précipite la crise. L’espace comme les humains a ses logiques et ses raisons, mais aussi ses coups de cœur et ses coups de sang. Réjean avait été touché à sa façon et sous d’autres températures par le fameux coup de bambou, cet imprévisible coup de folie qui frappait certains fonctionnaires coloniaux chaudement débarqués en Afrique et que l’on devait rapatrier dans les plus brefs délais. Pour lui aussi issu spatial, il sera rapatrié sanitaire en famille sur Montréal. Comme les individus les espaces ont une empreinte originelle qui les identifie et dont la connaissance est indispensable non seulement dans l’évaluation des situations de crise mais aussi dans leur prise en charge les plus intime au moment elle rencontre des sujets déstabilisé.Ce que j’ai compris a son départ c’est qu’il était Il est insensible à l’ombre des pionniers qui plane encore sur la région et contrairement à nous, nul exotisme de conquête ou de western boréal ne semble le protéger. Rien pour le distraire de la sophistication de son cadre de vie montréalais.. Comme les individus les espaces ont une empreinte originelle qui les identifie et dont là encore la connaissance est indispensable non seulement dans l’évaluation des situations de crise mais aussi dans leur prise en charge les plus intime, lorsqu’ils rencontrent des univers individuels de configurations différentes.

 

Le Grand schisme occidental.

Durant sa deuxième hospitalisation, la langue plus stabilisée, avait retrouvé ses aises quand en pleine tourmente elle m’avait lâché, expliquant sans doute le peu d’effet de mes efforts psychothérapeutiques. Une langue, commune similaire qui d’un côté de l’Atlantique scrute les états et qui de l’autre comme dans les thrillers et les road movie accompagne le mouvement. Le continent américain était capable d’influencer la place et les compositions du français, comme celles de toutes les langues européennes qui avaient accompagnées les premiers colons. En découvrant l’Abitibi[73]je découvrais que l’Amérique, produisait ses propres repères cliniques et ses propres idéologies thérapeutiques, en accord avec ses exigences territoriales. Mais cette histoire avec le temps et au hasard de ma propre intégration en Abitibi, en même temps qu’elle me montrait la réalité des spatialités m’indiquait la manière aussi dont elles étaient orientées en regard de l’importance de la dominance des éléments territoriaux que nous a révélé la psychiatrie métropolitaine. J’étais passé d’une territorialité des lieux à une territorialité des trajets. Le nombre et la variété des moyens de déplacement, soulignent le culte accordé au mouvement et à l’action, chez une population hantée par le mythe des colons fondateurs.[74] En position de chaos spatiale, la langue elle même, s’était dérobée.. Dans cette région, septentrionale aux six mois de grand froid, où le corps sollicité par la nature, est exposé à ses limites physiques, le français perd son essence originelle.. Dans cette immensité, il n’exprime fondamentalement plus les errances introspectives d’une tradition philosophique, où «l’esprit gouverne et détermine le corps… et peut parvenir à une maîtrise des émotions.».[75] Dans ce nouveau décor comme dans les thrillers et dans les road-movies, la parole accompagne les déplacements et dessine les contours d’une aventure spatiale incertaine. J’étais distraitement passé d’une langue qui fait l’inventaire des états[76], à une langue qui définie les possibilités du mouvement. Je réalisais que si la langue est assujettie à l’histoire, elle est aussi contrainte de s’adapter aux nouvelles conditions spatiales qu’elle rencontre.

La spatialité américaine, va infiltrer le français, comme toutes les langues d’origine européenne, avec son propre tropisme territorial. Comme les trajets, la syntaxe est simplifiée, la distribution du sens semble facilitées. Les signifiants eux mêmes, sont réorientés, valorisant l’action, et.le mouvement, comme pour l’itinérant, québécois, en lieu et place du S.D.F. Il est fort probable que mes tentatives psychothérapeutiques se soient heurtées à ce contre-sens spatial , j’avais sans doute fait salon dans une roulotte. Ainsi cette langue -naturelle, donnée, révélée- ne bénéficiait d’aucune extra territorialité et se trouvait, elle aussi, bouleversée par sa migration. Sa transparence était illusoire, et participait, d’une spatialité française originelle où l’immanence de la langue rencontre celles des lieus. Ce n’est qu’après m’être familiarisé avec mon nouvel environnement, organisé autour des trajets migratoires et de l’arbitraire des lieus, que j’ai pu percevoir cette lézarde de la langue, là où, l’espace la transforme et la déplace, -là ou les mots ne veulent pas dire, là où il refusent de dire- là où le corps en position de vecteur sémantique, doit renouer avec son environnement pour retrouver une parole. Telle aura été finalement notre démarche

 

J’AI BEAUCOUP DE TEXTE ET DE CAS EN RESERVE POUR MONTRER QUE L’EUROPE A EU SON TIMING HISTORIQUE DANS L’INSTALLATION DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE FONDÉE SUR LES LIEUS, PUIS AVEC LES DÉVELLOPPEMENTS DES COMMUNICATIONS LE MODÈLE AMÉRICAIN A FONCTIONNER CAR IL CORRESPONDAIT A CE MOMENT DE L’HISTOIRE, CETTE APOTHÉOSE DES TRAJETS. AUJOURD’HUI CE SONT LES FRONTIÈRES QUI SONT A L’ORDRE DU JOUR PRIVILÈGE DES ANGLAIS ET DES JAPONAIS LES INSULARITÉ DONT LES FRONTIERE SONT BIEN DÉLIMITÉES, AVEC L’ARRIVÉE DE LA CHINE ILE CONTINENTALE ETC EN UN MOT : C’EST CE QUI BOUGE EN DESSOUS QUI EST INTERESSANT…C’EST LE SENS MÊME D’UNE APPROCHE GEOMENTALE.(EXCUSER L’ASPECT MAL FINI J’AI MANQUÉ D’UN PEU DE TEMPS CAR JE TRAVAILLE BEAUCOUP COMME CLINICIEN A MONTREAL ET EN ABITIBI.)

 

E3-  LES NOUVELLES SPATIALITÉS

 

Dans un tel contexte que peut-nous apprendre de plus, la pratique psychiatrique dans une banlieue plutôt calme. Typiquement nord-américaine, genre American Beauty, peu de marqueurs identitaires : «des maisons, aucune animation et parfois pas de voiture pour se déplacer », [77] des inscriptions territoriales difficiles sans cesse menacées. Une rupture peut rapidement devenir une catastrophe spatiale. Cadres anéantis, relégués dans des sous-sols ou dans des chambres de motel après avoir atteint leur rêve domiciliaire, brutalement brisé par le départ de leur conjointe. Mais aussi, mères monoparentales, craintives, épuisées que des « ex-chums » violents harcèlent et menacent sans cesse, les empêchant de se re-localiser. La guerre des sexes se joue sur un terrain miné, celle des générations aussi. L’urgence reçoit beaucoup de jeunes désorientés aux domiciliations incertaines : agressivité, drogue, jeu pathologique, menaces et tentative suicidaire, nous sommes plus souvent confrontés au spectre de la mort qu’à celui des folies classiques. On évoquait à propos de l’itinérance métropolitaine la possibilité d’une symptomatologie du décrochage, cette fois-ci nous avons plutôt affaire à une clinique des accrochages. D’abord, le standing, l’image. Un culte qui s’auto entretient et se perversifie : mariages, naissances, graduations sont filmés comme les sports extrêmes et les violences, l’image atteste de l’existence. Vidéo-clip, modes vestimentaire, tatouages et piercings, habillent très souvent une part importante de notre « clientèle », des borderlines chez qui le recours au spectaculaire, à l’image révèle l’insécurité des ancrages physiques ou symboliques, et la nécessité d’agir pour être… si possible reconnus. « Ils souffrent de sérieux problèmes d’identité : leur Moi s’est dilué sur l’écran vidéo; ils ont fini par s’identifier aux rôle de leur personnage de combattant dans des jeux violents…»[78] Le Dr Tao Ran psychiatre, à Pékin, résume les craintes de voir apparaître en Chine parmi ces jeunes dépendants, des dérive dont les tireurs « fous » américains seraient les figures extrêmes. Accrochage à l’image mais aussi plus récemment à la toile. Un Monsieur d’une trentaine d’années récemment remarié, est déporté par curiosité vers des sites pédophile, il s’inquiète de cette pulsion nouvelle. Un père de famille, bien installé croit tenir dans sa toile la passion de sa vie et se retrouve impliqué malgré lui dans un réseau de prostitution internationale. Ce sont ses interlocuteurs virtuels s’inquiétant de son silence, qui appellent la police pour une femme qui n’est pas sortie depuis un mois et fait une tentative suicidaire. La toile s’instaure comme un espace de reconnaissance et d’échange, une agora. Les dépendances physiques, imaginaire ou électroniques comme le repli communautaire des jeunes amérindiens de la réserve Mohawk limitrophe, indiquent à la fois une dé-symbolisation et une dé-naturalisation des banlieues désinsérées. Elles se constituent comme un modèle spatial en expansion, capable d’intégrer à l’échelle planétaire, des villes, des régions voir des pays éloignés des grands centres décisionnels et en déficit d’image, toute une spatialité marginale, pourtant dominante, plus géographique qu’historique.

 

 

 

CONCLUSION GENÉRALE

 

Parce qu’elles sont confrontée à de nouvelles formes de pathologie qui indiquent une révolution spatiale, du mental, les urgences psychiatriques établies dans les villes depuis une trentaine d’années nous ont sensibilisé, à l’espace que prend l’espace dans la production et dans l’actualisation du mental et des mentalités. On peut s’interroger sur cette position d’observateur privilégié, que sont les urgences, mais ce n’est pas seulement au moment des accidents en bord de route ou de trottoir que ce code spatial se manifeste. On le rencontre semble-t-il aussi dans les parcours thérapeutiques plus sécurisés, de longue haleine.. « Ce que le psychanalyste entend actuellement ne peut que l’amener à ne pas s’arrêter à l’enceinte de son cabinet. Tant les propos qui sont aujourd’hui énoncés l’autorisent à entendre leur résonance avec les bruits de la Cité. »[79] Ces constats cliniques venant de sprinter ou de marathoniens du mental, rencontrent des avancées scientifiques de pointe. D’une part, notre capital génétique en ce domaine est sensible et perméable aux transformations environnementales dont il est susceptible de transmettre les effets, d’autre part, les neurosciences considèrent « L’émotion n’est plus un paria scientifique. » plaide depuis plusieurs années pour la reconnaissance d’un sixième sens, celui du mouvement : en psychiatrie, où l’« on a oublié le corps ». Plus banalement, l’environnement est aujourd’hui omniprésent dans la pratique psychiatrique courante sous les habits du stress.

 

Cette nouvelle donne, où le corps en l’absence de mots compose l’espace pour pouvoir exprimer ses émotions, ébranle une psychiatrie en perte de repères cliniques stables, nomadisante sur des lignes de front où elle est, de plus en plus exposée. Au plus près des nouveaux magnétismes qui court-circuitent la parole, et déstabilisent les sujets la psychiatrie contemporaine se voit aujourd’hui contrainte d’intervenir comme agent de réintégration ou réhabilitation spatiale. Elle doit être capable d’intégrer les forces et faiblesses du sujet et du territoire, pour envisager au moins dans un premier temps, des espaces thérapeutiques de réconciliation et de mobilisation. De la même manière que maintenant les crises ne sont plus localisées les savoirs sont de moins en moins sectoriser.

 

Il va sans dire que ce que nous avançons c’est-à-dire la réalité d’un code spatial qui nous fonde individuellement et collectivement est de nature à permettre une lecture à la fois de notre vie quotidienne et de notre histoire. Il serait sans doute important qu’ils soient pris en compte dans les programmes d’éducation à mesure que les réalités environnementales prennent de plus en plus de place pour déterminer notre avenir commun. Faire en sorte qu’une approche géomentale puisse rendre intelligible le réel dans sa globalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]. « La plupart des gens continuent de voir le cancer comme une sorte de roulette russe génétique, alors qu’il n’en est rien. Ce qui est transmis de génération en génération, ce sont des habitudes et des conditions environnementales. Pas le gène du cancer » David Servan-Schreiber, LEMONDE.FR | 07.10.08

 

[2] Voir les décisions des policiers finlandais pour laisser ressortir, la veille de la tuerie, l’assassin sans même lui retirer ses armes. Une erreur d’appréciation naturellement funeste qui indique aussi à quel point l’évaluation est parfois complexe.

[3] La proposition d’un économiste anglais (Lord Layard) d’intensifier les psychothérapies contre «la souffrance massive» liée aux «pathologies mentales non-traitées», le British Journal of Psychiatry ouvre le débat.

[4]– Les correcteurs électroniques renvoient systématiquement à œcuménique ! On baigne dans le religieux. L’écoumène étant par ailleurs (je l’ai découvert dernièrement), la partie de la planète habitée par l’homme.

[5]           7000 parmi les soldats américains de retour d’Irak.

[6]           Ce sont sans doute ces effets qui sont recherchés par le terrorisme mais aussi par les frappes sélectives, guerres éclair qui frappent et terrorisent les populations civiles. Il est clair que les stratèges militaires recherchent cette onde de choc psychologique, comme ultime arme destructrice.

[7] Al Pacino dans le film «After Hours».

[8] Seule médecin à bord. Je me retrouve face à un tel tableau de détresse physique. Nous survolons l’Irlande, nous pouvons atterrir. Je reconnais sa frayeur pour y avoir été professionnellement habitué, je l’accompagne. Les choses s’arrangent. Un cardiologue qui à je raconte l’histoire aurait fait atterrir l’avion.

[9] L’émotion et les réactions connexes sont alignées sur le corps. Antonio Damasio. Spinoza avait raison.p13

[10] Nicolas Bergeron est psychiatre à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Au moment des événements, il exerçait au Cabrini Medical Center de New York, situé entre la 3e Avenue et la 19e Rue, à dix minutes de Ground Zero.

[11] 10 % de la population nord-américaine est convaincu qu’il s’agit d’un complot venant de l’intérieur. Et les

[12] L’utérus artificiel.

[13] Un simple déménagement est considéré comme un stress majeur dans les diagnostics multi-factoriels américains.

[14] Cette pyramide est, aujourd’hui, contestée à cause de son caractère ethnocentrique qui fait qu’elle demeure encore parfaitement significative sous nos latitudes.

[15]S’il en était besoin, la chanson de Brel sur les vieux rappelle, poétiquement, ce repli.

[16] Aujourd’hui, de plus en plus de recherches et de réalisations d’appartements intelligents sont opérées pour différer le moment de la rupture, toujours problématique.

[17] De sécheresse à Paris

[18] Dans l’Aleph, Borges imagine, en effet, un lieu, une marche d’escalier précisément, à partir duquel on pourrait voir toutes les choses du monde, tous les événements.

[19] Est-ce que c’est parce qu’elle était la reine de l’intérieur que X, animatrice vedette américaine, a si bien traversé sa période carcérale de laquelle elle a rebondi plus puissante ?

[20]Une position géographique considérée comme négative par le Feng Shui.

[21] L’acteur De Niro dans le film Taxi Driver en est un exemple.

[22] En temple gothique par celui qui a tiré à l’université Concordia de Montréal

[23] Virginia Wholf

[24] Les cowboys qui accompagnaient les troupeaux de bisons dans les grandes plaines devaient les préserver de la panique et de la dispersion, en cas d’orage ou d’incendie. Leur méthode était alors d’encercler le troupeau, de le faire tourner en rond jusqu’à ce qu’il se recompose, et s’immobilise, apaisé, dans un cercle, un lieu ainsi reconstitué.

 

[25] «L’habiter est une expérience intime qui relève de l’être en tant qu’être humain et représente sa part ontologique». P. 14. Psychologie de la maison. Archéologie de l’intimité. Perla Serfaty-Garzon. «On est des survivants.» déclare en écho, un jeune itinérant montréalais. «On nous demande en permanence de circuler, mais on ne sait plus où aller.»

[26] Moon palace

[27] un écrivain et un chanteur

[28] De rappeler qu’elles sont des cibles de choix pour les terroristes.

[29] Voir le film L’Homme Blessé de Patrice Chéreau.

[30] Le livre Lent Retour de Peter Hankel

[31]William Styron en fait le point tournant de son rétablissement au moment où, psychanalyse et biologie, indiquaient leurs limites. Face aux ténèbres

[32] Numéro du journal Le Monde consacré aux Banlieues.

[33] Au lieu de laisser les bêtes courir en ligne droite dans la dispersion, ils vont enlacer le troupeau, le faire tourner sur lui-même, en une boucle circulaire qui rompt avec l’infinité de l’horizon.

[34] Une étude sur les itinérantes indiquait qu’elles ne se regroupaient pas à plus de trois, et qu’elles n’aimaient pas être en groupe.

[35] On précisera dans cette note qu’ils sont.

[36] Comme nous l’avons vu avec des danseurs du break dance, à New York, où les acrobates du béton des banlieues parisiennes. Les Yamakasi.

[37] On se rappelle le travail «thérapeutique» d’un photographe avec des itinérants pris comme modèle.

[38] Il n’y a qu’à voir le problème actuel des cimetières de la ville de Shanghai qui est confronté à la nécessité d’offrir une sépulture, un lieu pour la mort et qui n’a plus de places.

[39]Le réseau, point commun entre internet et la géographie. (partie 1)
RÉSEAUX TECHNIQUES, RÉSEAUX SOCIAUX Benoit Véler

[40] Guy Debord Œuvres Gallimard page 110.

[41] Rock’n rue. Jean Dominique Leccia Articles. In geomental.com

[42] «Le citadin et le citoyen ont été dissociés. Etre citoyen voulait dire séjourner longuement sur un territoire. Dans la ville moderne, le citadin est en mouvement perpétuel, il circule ; s’il se fixe bientôt, il se déprend du lieu…» Henri Lefebvre. Métamorphoses planétaires. Le Monde Diplomatique. Octobre Novembre 2006.

[43] «La mobilité est devenue une valeur et un principe fondateur du fonctionnement de notre société et de nos identités… » Page 187 Jean Viard, Éloge de la mobilité .Éditions de l’aube.

[44] Thérèse Saint-Julien et Renaud Le Goix (dir), La Métropole Parisienne, Centralités, inégalités, proximités, 2007.J.

[45]Le même phénomène se produit dans les avions. On sait que les hôtesses de l’air sont de en plus en plus victimes d’agressions violentes, souvent à connotation sexuelle.

[46] Arthur Rimbaud depuis les routes d’Europe jusqu’à sa fugue tragique en Afrique

[47] On se souvient de Al Pacino, dans After Hours et de Madonna dans Recherche Suzanne Désespérément.

[48] Un genre de Crocodile Dundee, version abitibienne

[49] «Un enfant à la fois» Julian Sher.

[50] On connaît toutes ces histoires originales et exceptionnelles de domicile traversé par une frontière.

[51] La mode à précisément utiliser ses particularités en créant des vêtements, comme portés à l’envers avec les coutures apparentes.

[52] Jean-Luc Godard disait que le cinéma c’était le montage une manière x, d’ordonner l’image à partir du chaos des rushes initiaux.

[53] Chaque Américain a droit à ces trois minutes de célébrités. Andi Warhol

[54] De ce point de vue le film « Salo ou les 120 journées de Sodome » fait de Pasolini un véritable visionnaire.

[55] « Comme si je n’avais pas et n’aurai jamais le corps qu’on pourrait pleinement associer à la langue française! » Jean Morissette. Géographe québécois. Amériques page 137.

[56] Frontières incertaines mais aussi trop contraignantes en milieu carcéral, les taux de suicide sont au moins quatre fois supérieures à ceux enregistrés dans la population générale.

[57] On ne compte plus le nombre de viols et d’agressions qui se commettent à claire-voie, dans des endroits passants sans que personne n’intervienne.

[58] En Angleterre les patients venant des Caraïbes reçoivent une médication généralement beaucoup plus lourde, lorsqu’ils présentent des états d’agitation. Dr Fernando Suman. Cultural diversity, mental health and psychiatry. The struggle against racism.

[59] « The level of bodily-felt meaning involves unconscious and no conscious relationship with the patient […] This preverbal dimension of psychotherapy is largely transacted through nonverbal and contextual signals .. », p.241, Laurence J. Kirmayer, « Psychotherapy and the Cultural Concept of the Person », in Santé, Culture, Health, vol. 63, nº 41.

[60]« La notion de maladie mentale est un corollaire de l’idée d’individu: c’est l’homme en tant qu’homme, personne, sujet, qui est malade, et malade de lui-même. » p. 11) Alain Ehrenberg et Anne M. Lovell, La Maladie mentale en mutation, psychiatrie et société, éditions Odile Jacob, 2001

[61] Les neurosciences viennent à la rencontre de la psychiatrie Le Monde 18.09.03 « On avait oublié le corps », s’exclame Alain Berthoz. Le chercheur, neurophysiologiste et professeur au Collège de France constate que l’on a longtemps négligé de prendre en compte les perceptions « inconscientes », comme celles liées au mouvement.

[62]« La notion de maladie mentale est un corollaire de l’idée d’individu : c’est l’homme en tant qu’homme, personne, sujet, qui est malade, et malade de lui-même. » p. 11) Alain Ehrenberg et Anne M. Lovell, La Maladie mentale en mutation, psychiatrie et société, éditions Odile Jacob, 2001.

[63]On comprend que les premiers pas du nourrisson qui sont l’objet de soins dans nos sociétés, soient sacralisés dans les sociétés amérindiennes où ils sont la première marque d’individuation, le premier contact, avec la Terre mère. Précisément cette translation de la mère à la terre.

[64] et lors de la tourner Bouchard et lors cédant que cette petite ville et j’ai l’et et à en c’est ce

[65] Jeanne-Mance Delisle, écrivaine abitibienne, entrevue avec H. Guay, Journal Le Devoir, 20 octobre 1996.

[66] « Une solitude absolue : une solitude avec un immense horizon et une large lumière diffuse; l’immensité sans autre décor qu’elle-même. », Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, Quadrige, PUF, p. 178.

[67] Gilles Deleuze.

[68] Monique Sioui, Communauté Algonquine du Grand Lac Victoria. Symposium sur l’Urgence en milieu amérindien, organisé par S.Wint et J.D.Leccia. Congrès International des urgences psychiatrique à Québec, 1994.

[69] « La gang est la meilleure auberge pour le pèlerin pressé, dans la gang l’étranger retrouve soudain ses moyens. C’est avec le gang dans le bar que j’ai eu soudain ma réponse à la question comment font-ils pour vivre ici ? » P. Foglia Le voyage en Abitibi. Journal La Presse.

[70] En deçà des communautés amérindiennes proches dont le territoire a été totalement bouleversé et qui détiennent en la matière un triste record.

[71] « Le suicide en Abitibi-Témiscamingue : données épidémiologiques pour la période 1992-1996 », Dr Jean Caron. La Revue Canadienne de Psychiatrie.

[72] « Le suicide en Abitibi-Temiscamingue : données épidémiologiques pour la période 1992-1996 », Jean Caron, Soumis à la Revue Canadienne de Psychiatrie.

[73] « Il faut d’urgence développer une ethnologie du proche sinon de proximité. Mais en aucune façon, il faut imaginer que l’ailleurs n’a plus de sens, bien au contraire, il est plus important que jamais pour participer au désapprentissage de nos certitudes » Page 16 La passion du regard. Pascal Dibie. Éditions Métailié.1998.

[74] « Le jour s’est levé sur Rouyn / Avec ses gros rayons d’or / J’ai jasé avec mon instinct… / et j’ai couché dans mon char. » Richard Desjardins, …et j’ai couché dans mon char. In C.D. Tu m’aimes-tu.

[75] «Modernité de Spinoza », Warren Montag, traduction David Rabouin, in Magazine Littéraire, p.51, nº370, novembre 1998.

[76] La Conférence de Cintegabelle, Lydie Salvayre, Le Seuil, Verticales, 1999.

[77] Une retraitée qui a déménagé de Montréal de l’autre côté du fleuve St-Laurent en banlieue, depuis l’été 2006. Elle attend la migration saisonnière de juillet au purgatoire avant d’y retourner.

[78] Les accrocs des jeux vidéo sont désintoxiqués par … l’armée. Bruno Philip. Le Monde.

[79] L’homme sans gravité Charles Melman Folio
essais Avant-propos.p 14

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