Corse de passage (transcription du texte du film)

Corse de Passage (Transcription du texte de la bande « son » originale du film)

JDL: Je me sens en mouvement, en voyage, ça c’est sûr, (un espace… un espèce d’espace),mais en exil je ne suis pas sûr de me sentir en exil… Parce que l’exil ça suppose… Naturellement l’exil…c’est les connotations qu’a l’exil…finalement l’exil… c’est un peu cette connotation de tristesse, de mélancolie, de séparation… Moi j’ai pas cette chose…

J’avais envie de partir, ça c’est clair, surtout en Amérique du nord, j’avais envie de venir ici, de sortir un peu d’Europe Un endroit où la culture est moins liée, moins prenante, moins…, l’identité culturelle, l’identité historique moins forte que aussi bien en France qu’en Corse..

Comme je arrivais pas à m’assimiler ni dans l’une ni dans l’autre totalement, j’ai une espèce de voie , « un tiers état » , qui me permet de sortir de cette bipolarisation, , finalement, que ces couleurs… sont très fortes, la culture corse est très forte, la culture française est très forte, c’est des cultures qui sont toutes les deux très ancestrales, très hégémoniques…

Dans tout exil comme ça, quand tu immigres, t’a vraiment l’impression de refaire une enfance , et moi l’Abitibi c’est vraiment, j’ai un rapport à l’Abitibi un peu comme un rapport à la Corse tu vois, c’est un rapport très enfantin i.e. de découverte. J’ai découvert le Québec à travers l’Abitibi finalement et donc j’aime y revenir comme un… et j’ai des amis là-bas exactement comme en Corse, qui ont rien à voir avec le social, qui a rien à voir avec…, qui sont des amis….Je ne sais pas, on n’a pas besoin de poser les bases si tu veux de la relation , la relation qui est localisée, Donc à partir du moment qu’on a une relation comme ça, c’est beaucoup plus simple

Moi il faut que ça bouge pour que j’ai l’impression de bouger , alors qu’il y a des gens, y bougent en eux, , et puisque, qui sont capables de voir tout ce qui bouge dans l’immobilité parce qu’il n’y a pas d’immobilité pas de mouvement non plus complet. Y’s pas de sédentaire absolu, y’a pas de nomade non plus. C’est des tendances mais c’est pas vraiment des réalités claires.

Je crois que c’est important qu’on… cette impression que la terre elle vous possède, que vous êtes chez vous ce qui veut pas dire que vous la possédée, que vous avez la capacité d’en exclure des gens n’importe quoi…c’est simplement un espèce presque de plaisir, de jouissance qu’on peut avoir a se sentir chez-soi…

Y’a quelque chose autour de cette traversée du parc qui est qui est presque maritime , c’est ce qui fait cette insularité un peu , un peu interne C’est le désert pendant 300 km. Ça coupe complètement l’Abitibi du reste du Québec…C’est un peu comme la méditerranée , c’est une forme de méditerranée…

Finalement on reproduit toujours ses territoires d’enfance tu vois, d’une certaine manière, ses habitudes d’enfance, la manière dont on fonctionne, la manière dont on circule, la manière qu’on aborde les gens…  et même si tu le mets dans un contexte différent, tu vas te rendre contre qu’il y a plein de choses qui restent de toi , plein de… tas de réflexes… plein de …. qui sont à la fois individuels… ta propre… ta propre expérience , et puis qui sont à la fois culturels et collectifs i.e. une certaine façon de se déplacer dans l’Espace …. qui finalement identifie les peuples aussi, et  si il y a quelque chose je pense qui est assez , pour moi qui assez corse, cet espèce de rapport assez direct à la nature, à la terre où je peux en permanence me ressourcer.

Et ça c’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup ici i.e. la prévalence du territoire pour organiser les choses

Ici c’est à cheval sur une culture qui est occidentalisée, américaine, et puis quand même compte tenu de la proximité des amérindiens, toute une culture amérindienne par en dessous , avec un culte de la nature, des pratiques de chasse, moi je pense que c’est des restes amérindiens , et même des formes de pensées magiques qu’ont rencontre ici…

Certains villages d’Abitibi sont pas très loin… c’est comme des réserves…les gens fonctionnent avec le minium vital, tout comme les amérindiens ils ont très peu de possibilité de se déplacer, donc ils vivent en circuit fermé et d’une certaine manière au bout du compte sont sans doute plus fragilisés que les amérindiens parce qu’ils n’ont aucune culture de ça. Les amérindiens ont quand même la capacité de se dire qu’ils peuvent se réfugier dans leurs propres valeurs. Quelque chose leur a été volé et s’ils le retrouvent ils vont pouvoir fonctionner alors que les autres…

SW (conjointe) :Jean-Dominique ,je pense, ici il a trouver un peu comme moi quelque chose de lui-même…Ici peut-être il a rencontré le fait qu’il est corse lui aussi parce que moi au début , moi j’ai dit, il me disais qu’il était corse, mais j’ai dit non! Tu es français, tu est né à Paris, mais moi j’étais en train quand même de faire ma propre découverte par rapport à mon identité aussi…

Ça me fait beaucoup penser à mon enfance en Jamaïque…à cause du fait qu’on étaient plus dans une grande ville comme à New-York avec le béton … ici c’était la campagne aussi il y avait les voisins à qui je dit bonjour que on fait beaucoup dans les grandes villes. Je me suis trouvé à construire un jardin comme je faisais avec mes grands parents… c’était comme un retour aux racines en quelques sens…

JDL: Pour immigrer, il faut qu’il y est une petite faille chez toi…Parce que si il n’y a pas de faille du tout, ça ne va pas marcher…Faut que tu combles quelque chose… moi je suis orphelin de père donc je suis  de la nation…  elle a vécu sans ses parents longtemps …

SW: pendant dix ans… mais je pense quand tu as commencé ta vie avec une certaine instabilité, c’est presque, tu développes une certaine relation avec cette instabilité et un certain confort presque dans ça… et puis comme tu es familier, donc tu as tendance peut-être de toujours rechercher ça. C’est quelque chose qui t’attire… J’ai quand même choisi quelqu’un qui n’est pas ni ma race ni ma culture… peut-être j’ai besoin de cette intériorité toujours… je suis assez consciente de ça…

JDL: J’ai toujours été plutôt, justement , un espèce de corse transhumant , mais j’adorais la corse, c’est pas quelque chose qui m’est…Par exemple je connais très peu l’hiver corse… On avait aucune idée pourquoi on était à Paris finalement, moi j’aurais voulu rester en corse… depuis toujours , quand j’étais gosse je ne voulais pas repartir. J’étais très attaché à la corse, j’étais très attaché à ma grand-mère aussi. Je pense que j’étais aussi attaché alors, parce que quand on parle d’identité j’étais attaché effectivement au mode de vie tribal, j’adore ça…On vivait dehors…alors qu’à Paris on vivait dans ces espaces déjà… d’appartements parisiens qui est très très policés, on ne vit pas dehors, au contraire on avait une aversion du dehors, une crainte du dehors,  alors que là on avait une espèce de liberté, avec cette nature tout ça, aussi, c’est tout ça qui était cette identité, des amis, comme les gosses avec qui ont jouait…

On était de passage… Moi je sais qu’à Paris on était en corse, je veux dire, c’était, il y avait la famille, on était totalement organiser autour de la famille et…autour des activités familiales, autour des rites familiaux , on ne connaissait de Paris que là où habitait nos cousins finalement et l’école. C’était organiser entre corses, après, tous ces étudiants, ils allaient dans les bars corses du quartier latin… c’est ce qui fait un peu la marque de la corse quand tu es à Paris i.e. que la corse n’est pas absente , parce qu’il y a cet espèce de relais tribal familial … à travers la corse, à travers cette inscription un peu excentrique j’ai eu… ça m’a permis dès le départ d’avoir une certaine… une distance critique par rapport aux appartenances territoriales, par rapport au patriotisme , par rapport à des choses comme ça, et en même temps, je me suis trouver finalement très enrichi de cette double expérience à la fois française et corse.

Être immigré quelque part, on a toujours un peu…on est adopté et avons… c’est toujours une position d’entre deux dans laquelle tu es, dans laquelle tu composes, dans laquelle tu es tenu, en même temps c’est aussi une identité , ça vient de cette entre-deux, dans ce clair obscur , en permanence… Je pense que beaucoup beaucoup de gens qu’on considère comme des exilés économiques sont aussi des exilés de…en eux en quelque part ils ont envies de partir ,ils prennent le risque de partir, quelque soit la situation dans laquelle on s’est dit, il y a un risque…

Même en même temps, pour un corse la France c’est déjà l’exil, parce que malgré tout, malgré tout ce qu’on peut dire des…de ce qu’on peut reprocher aux arabes ici, c’est exactement la même chose que nous reprochent les français en France… le discours il est le même, c’est des fainéants, c’est des gens qui par rapport à la loi, c’est des gens qui…je veux dire, c’est très curieux de voir ça comment que finalement quand on… peut-être que justement le fait de partir ça nous montre ça, comment on est proche de tous ces gens dont on croit qu’on est si loin ,

Alors quand tu es à l’étranger finalement tu… tu te retrouves dans des espaces qui sont pas les mêmes, et donc t’es obligé de faire en sorte… de travailler sur ton propre capital spatial, ta propre capacité à t’adapter… ce que tu as pu apprendre dans ton propre espace ou si t’es sur deux ou trois espaces, les trajets que tu as pu faire d’un espace à l’autre… à ce moment-là tu es plus sur toi-même ,

Moi, au début, j’ai eu un peu peur…pour…pour moi, je me suis dit: est-ce que vais assumer une telle situation, une différence? Et puis après, je veux dire, ça ma plus du tout causer aucun problème, j’ai pu raisonner en ces termes.

Souvent les gens se perdent un peu dans un système où ils ne sont plus nulle-part , effectivement ça devient compliqué pour eux de se fixer ou alors ils sont trop fixés carrément , et alors à ce moment-là, ils asphyxient un peu, ça aussi c’est des trucs spatiaux entre le trajet et le lieu , c’est comment tu joues cette dynamique là, comment tu, quel harmonie tu peux avoir avec ça.

Parce que tant que les gens sont en harmonie avec leur espace, leur territoire, ils sont beaucoup moins agressifs, c’est quand ça commence à se décoller, quand les choses commencent à devenir plus compliqués, ils sont plus, ils sont beaucoup plus fermés finalement.

Le phénomène de l’exil, c’est une forme de renaissance, ça peut être une forme tragique de rupture, je peux le concevoir que pour des gens ça soit ça, mais pour moi c’est plutôt des formes de renaissance. Ça été pour moi une forme de renaissance , une forme de ré-apprentissage de l’espace, peut-être que j’avais mal intégré l’espace quand j’étais jeune aussi alors tout d’un coup je me retrouve en avant de quelque chose de totalement nouveau, une espèce de (jeu) « PlayMobile » et (où) là j’m’amuse à reconstituer l’espace alors que j’étais déjà intéressé par l’espace quand je travaillais aux urgences à Paris.

On a l’impression que tout d’un coup, tiens, qu’est ce que ça veut dire l’espace, on ne parle pas d’ça en psychiatrie mais on fait que ça…La preuve la plus tangible c’est que c’est une discipline qui a à peu près 150 ans et qui a hérité de deux espaces très fort, l’asile et le divan… qui a produit deux espaces,  on voit bien que, et qu’actuellement qu’il y a un problème d’espace, de savoir où se loger, qu’est ce qu’on fait, est-ce qu’on fait des urgences psychiatriques disséminées, est qu’on va voir les itinérants là où ils sont plutôt que d’essayer de les extraire de là ou on leur apporte les services là où ils sont… Tout ça c’est des problématiques spatiales qui sont affairantes à la psychiatrie, mais qui ne sont jamais prises en compte comme tel…

Mon idée globale c’est qu’il y a une énorme crise des espaces… aussi bien écologique, politique, militaire, idéologique, alors ça c’est des espaces réelles. Après tu as une crise des espaces médiatiques, qui sont aussi des espaces qui se sont, qui est la deuxième révolution de la spatialité, maintenant on est dans l’espace de la représentation en plus, i.e. qu’effectivement on est partout, par les guerres, par la télévision, par l’image donc on ne peut pas dire qu’on est pas affecté par ces guerres, on ne peut pas dire qu’on est pas affecté par tout ce qui se passe sur la planète, c’est pas vrai, quelque part ça dé-sécurise un peu notre propre territoire, et alors naturellement, ça prend des allures catastrophiques quand ça le touche comme ça s’est passé le 11 septembre de façon brutale et massive.

Parce que là, on a vu concrètement, comment une transformation de l’espace, transforme l’esprit. C’est là qu’on a compris que l’espace nord américain est un espace vulnérable…

Il y a une fragilisation de l’espace et qui est aussi concomitante avec la troisième révolution spatiale qui est la révolution du virtuel i.e qu’effectivement, on offre de plus en plus au gens la possibilité de se promener dans des espaces qui sont virtuels. Et c’est très concret , par exemple les gens disent, ici ou ailleurs, vont dire les enfants passent du temps devant les jeux vidéos mais ne vont pas jouer dans la neige…i.e. qu’on sait très bien qu’il y a une compétition de l’espace i.e. le temps que tu joues dans les jeux vidéos et que tu es dans cet espace là, t’es pas dans l’autre espace…Je ne peux pas être dans les deux espaces à la fois…donc on voit qu’il y a une espèce de lutte, on voit bien aussi chez les …maintenant toute une pathologie qui est en train de se créer chez les enfants à travers cet espèce de spatialité virtuelle. i.e. qu’il y a une telle inter-pénétration des espaces, une telle dé-formalisation des espaces que finalement, un enfant peut très bien tuer comme ça avec de vraies armes…

Bien sûr qu’il y a une certaine conscience que c’est plus réel mais quelque part la limite est très faible.

(conversation à l’intérieur de la galerie de l’hôpital Anna Laberge)

JDL: Mais là c’est bien parce que c’est une espèce de galerie marchande, passage , de cafétéria et on a moins l’Impression d’être dans un hôpital… Et ça permet aussi de commencer à voir si on va mieux. Quand on est bien dans la galerie, c’est qu’on est bien dehors…c’est qu’on commence à être bien dehors.

Pourquoi vous êtes bien dans la galerie ? …

Eh oui c’est une étape, ça permet de laisser sortir les patients, les patients tu vois comment ils fonctionnent, comment ils socialisent dans un univers qui n’est pas un univers psychiatrique finalement parce qu’ici il y a un peut tout le monde et puis il y a les consultations externes, les gens attendent là pour aller à droite à gauche…C’est un concept qui est nouveau assez intéressant moi je trouve.

La finalité thérapeutique de l’affaire c’est de redonner le mouvement à la personne. C’est la remettre en mouvementdans c’t’affaire là , on considère que le but est atteint lorsqu’on a fait ça suffisamment prudemment, pour que le mouvement passe par un passage par l’asile ou par l’hôpital psychiatrique où il va se reconstituer qui a suffise bien un certain temps de repos, de mise à distance, de rester une nuit ou deux là ou alors il peut repartir tout de suite avec un reconditionnement en quelque sorte et la personne repart.

Les urgences, ça s’est constituer par une nouvelle nécessité psychiatrique pour qu’on puisse traiter les gens tout de suite, qu’il puisse y avoir un espèce de « fast food » psychiatrique d, pour les gens puissent venir, consommer et éventuellement repartir ou rester là, mais que ça soit un poste beaucoup plus ouvert sur la ville.

Où tu recueilles là des gens qui sont perdus au point de vue de l’espace, soit qu’ils sont perdus parce qu’ils sont itinérants, sans domicile fixe comme on dit, soit parce que tout d’un coup ils sont saisis d’un malaise, d’une angoisse qui fait que l’espace leur devient adverse, qu’est ce qui se passe, les gens s’expriment de plus en plus dans ces urgences, dans cette psychiatrie à fleur de ville finalement, ils s’expriment de plus en plus même à fleur de peau i.e. ils vont avoir des vertiges, quelque chose qui va les venir là , ils vont faire des tentatives de suicide, ils vont exploser enfin le corps, très souvent, dans l’urgence, même dans l’urgence psychiatrique est souvent très très présent.

BP (Benoît Plourde infirmier au CHRN) : Le premier objectif est « faut que tu bouges » , bouges, va prendre ta marche , il faut bouger…

JDL: Nous on est en mouvement ici…

Du certaine manière dire ça aux patients ici, c’est pas comme leur dire ça ailleurs…parce que c’est un peu leur rappeler grosso modo les items de leur société, comment fonctionne leur société, comment elle doivent fonctionner i.e. si tu ne fait pas, tu t’arrêtes, si tu t’arrêtes, tu risques de mourir, il y a toujours cette idée de faire, de faire quelque chose effectivement les infirmiers qui sont ici ont cette tendance. Ici c’est un contexte de vie qui n’est pas le même, c’est des pratique de vie qui ne sont pas les mêmes, c’est une géographie qui est pas la même donc effectivement les pratiques thérapeutiques ici, et c’est pour ça que ça me convient mieux si tu veux, ça aussi c’est pas mal articuler sur le mouvement , sur la restitution du mouvement.

Je ne dis pas que c’est pas possible à travers une psychanalyse etc, j’ai rien contre ça, i.e. simplement, moi ce que j’apporte c’est une autre dimension à la compréhension des phénomènes mentaux. Parce que cet espèce de psychiatrie, une psychiatrie qui est beaucoup plus proche des réalités, proche de ce qui se passe, une psychiatrie d’action, une psychiatrie où effectivement il y a des décisions à prendre…

CHRN (Centre hospitalier de Rouyn-Noranda en abitibi-témiscamingue)

JDL: Je passe ici tous les trois semaines un mois, c’est un endroit qui fonctionne un peu de manière communautaire (directrice du département: le docteur Leccia, et ça il faut le dire, est le seul psychiatre qui a accepté de venir nous voir ici, personne voulait le faire alors, c’est un héros !)

Je ne pense pas qu’ils souffrent (les patients) d’être là , parce que de toute façon ils seraient quelque part, dans une de ces maisons ou dans ces appartements de banlieues, tout seul à regarder la télé. Je trouve ça bien qu’il a dit (un patient du CHRN avouait ne pas pouvoir s’occuper d’une maison) le fait qu’il n’est pas capable d’entretenir sa maison, voilà une notion comment il ramène à l’idée de la maison , à l’idée de son espace, il n’arrive pas à maintenir son espace, il est là.

Moi je crois de plus en plus à des pratiques qui sont plus chamanistiques mais un chamanisme moderne  je ne tiens pas qu’on revienne forcément à des formes chamanistiques anciennes mais qui peuvent utiliser la neuro-biologie, qui peuvent utiliser les médicaments où l’optique si tu veux à la manière dont le contact se fait avec les gens se fait d’une autre façon, tout ça , je le mets au service d’une éthique psychiatrique, une éthique de passeur. Je me considère comme un humain en autre humains et donc forcément leur transmettant l’expérience que je peux avoir et ne pouvant fonctionner qu’à ce niveau là parce que je ne vois pas à quel autre niveau on peut fonctionner.

Tu vois si je me dis je monte en abitibi, je vais travailler , je vais faire-ci, c’est stressant, ça fait beaucoup de choses. Si je me dis, aujourd’hui c’est maintenant, là je profite de la route, et à chaque fois je fais les choses une par une si tu veux, et je sens que ça bloque, j’essaie de comprendre pourquoi ça bloque, qu’est-ce qui fait que tout d’un coup je me précipite si tu veux, le temps se précipite, je me mets en situation d’urgence, c’est ça qui fait le stress, les situations d’urgences tout d’un coup, tu te retrouves en situation d’urgence alors que les situations d’urgences sont rares…même si tu les perçoit comme des situations d’urgences. Une grande partie du travail de l’urgence c’est de dire aux gens que c’est moins urgent que ce qu’ils pensent i.e. que ce qu’ils perçoivent comme un urgence n’est peut-être pas forcément un urgence.

Alors il y a des vraies urgences, des vraies urgences d’intervenir…

C’est un territoire, c’est ça qui est drôle, qui est habitué à travailler aux limites de sa survie, toujours, d’abord à l’assurer, on parlait de laboratoire, c’est un beau laboratoire de ce qu’on peut voir comme mouvement, mentaux, affairant à ce qui peut être l’insécurité du territoire ou de fait en tout cas que le territoire ne sera pas stable en permanence, il peut y avoir des fluctuations. C’est un fonctionnement qui est cyclique, c’est comme ça au niveau des saisons, c’est comme ça au niveau de l’économie, de toute façon , c’est dépendant du prix des matières premières. C’est dépendant des matériaux comme le cuivre, l’or, maintenant c’est peut-être les diamants… Qui par ailleurs, c’est dépendant du bois, ce qui explique aussi qu’on trouve que les gens, si tu veux, sont aussi très cycliques et c’est une pépinière de troubles de l’humeur, psychoses maniaco-dépressives, de maladies bipolaires, des choses qui sont justement polarisées comme ça.

Ici c’est un endroit où les gens se suicident beaucoup,  effectivement ça t’amène à être obligé de concevoir presque des unités cliniques d’urgence, de savoir que là il y a un risque … La nature est tellement imposante , ce silence , tu peux être pris dedans… C’est sûr que les déprimés suicidaires sont partout pareils, mais quand même là il y a une dimension de plus, c’est pas des suicides mélancoliques que les gens font ici, c’est des suicides rapides , c’est pas un truc comme le sud de la France ou la Corse où il y a beaucoup de mélancolie, ici la mélancolie existe quasiment pas, les gens ont pas le temps d’être mélancoliques…

Il n’y a pas toute cette présence de l’histoire dans le territoire du fait que les gens, bon, même si ça ne va pas, le territoire les supporte parce qu’il est signifiant, il porte des signes, envoie des signes de vie, des signes d’enracinement. L’état de crise de la Corse aussi, curieusement, entraîne maintenant de plus en plus des états suicidaires, parce que les choses deviennent de plus en plus difficiles à re-synthétiser, à re-symboliser , mais la manière d’exprimer ça va se présenter de manière différente, c’est pas le même territoire, puisque c’est pas la même histoire, parce qu’il y a la sensation d’avoir perdu un espèce d’éden qui aurait pré-exister à la situation dans laquelle on est actuellement.

Il y a des choses qui se sont transformées en Corse par les effets de mondialisation, des productions, on contrôle les Fijis, on contrôle Madagascar,mais enfin bon, certain mode de communication dominant qui s’est établi, donc il y a tout un territoire qui s’est transformé, il y a une onde qui est partie. Il y a quelque chose qui s’est fait, qui a rendu ce corps orphelin de la langue, et en même temps, d’une certaine manière, aussi orphelin de l’espace, où l’espace s’est beaucoup transformé qui est devenu un espace plus touristique, plus occidentalisé, les fins de semaines au village, enfin, il y a toute une temporalité qui n’est plus du tout la même , qui s’est beaucoup transformée… Tout ça étant traversé par les espaces médiatiques, le téléphone, le cellulaire, enfin…. Je trouve que cette mode du cellulaire, cette espèce de volonté de retour par des moyens, par des prothèses , cette espèce de tribu primitive donc où tout le monde peut toujours se parler, allô maman ça va , allô est ce que, ça va , la radio arrive, repart, ça va, aller tu dors, aller au revoir, c’est vraiment tu passes d’une pièce à l’autre , il y a une espèce de reconstruction à travers ces cellulaires et ces mobiles de l’espace tribal encore….

On est dans une situation d’urgence où le corps est un rempart identitaire, et le corps fonctionne avec la langue. Quand tu vois certains corses , et maintenant c’est de moins en moins le cas, qui avaient des difficultés avec le français, c’était vraiment un handicap majeur pour eux, et on sentait que leur corps souffrait de cet handicap…et tout le temps un peu décalé, de ne pas arrivé à s’ajuster alors, cet équilibre est rompu. Le corps garde un peu la trace de cette langue-là aussi , et donc ce qui nous est transmis dans les gestes c’est un peu de cette langue-là qui maintenant se perd.

Quand tu commences par être un peuple qui vient te voir bouleversé ton espace ou bien de se voir entré dans le particulier de sa langue, c’est sûr que le dernier recours, c’est le corps. Et ce corps corse, c’est sûr que d’une certaine manière reflète bien cette territorialité perdue et qui est un peu une territorialité africaine. Moi j’ai une image un peu que les corses ont les pieds sur l’Afrique et la tête en occident, et en même temps c’est un refus total de ça, un déni de ça où ça apparait sur un mode violence, un mode régressif, parce que ce corps n’arrive pas à s’exprimer. Ce corps de la tête de mort finalement, qui est emblématique, n’arrive pas à s’exprimer en Corse, en lutte contre ce corps noir…

Forcément un pays n’est fort que de ses différences, et de ses diversités et le problème c’est quand un des thèmes de devient exclusif , quand il faudrait parler corse pour être corse, faudrait avoir cent pour cent de sang corse bientôt, technique Klingsing, et puis c’est ça dangereux, comme c’est dangereux de dire, on existe pas, on est français voilà , un signe, une formulation qui est totalement erronée ,

(Jean-Do discute de l’hiver abitibien avec les corses)Ici il a fait bien moins froid cet hiver….

Je ne sais pas si le dernier piège de l’occident ici c’est pas d’avoir introduit depuis une trentaine d’année un discours qui n’est que politique où on ne parle que d’indépendance, d’autonomie de manière très abstraite finalement et où on a négligé beaucoup de choses, moi par exemple, j’ai toujours été très surpris, tant qu’à être ici, tant qu’à militer ici, tant qu’à être autonomiste ici, que les autonomistes n’est pas monter des structures pour les personnes âgées dans les villages, et fait des choses de ce genre, de manière à préserver quelque chose de notre culture. Parce que qu’on soit indépendant ou autonome, ça ne va pas changer fondamentalement les rapports de pouvoirs au sein de la Corse.

Ça aura changé par rapport à la France mais est-ce que on n’a perdu justement dans le dialogues des générations et tout, est-ce qu’on va le retrouver sous prétexte qu’on est indépendamment ? Est-ce qu’on aura un gouvernement local, quand on sait que finalement , il va adopter bon an mal an, les modes et les formes de n’importe lequel gouvernement, de n’importe où ailleurs, parce que finalement, on est un peu la-dedans,  je ne dis pas que c’est inutile, mais en tous cas ce n’est pas suffisant. C’est pas suffisant pour préserver une culture. C’est ça qui est très curieux, la manière dont le discours politique, finalement , en voulant nous différencier, nous égalise totalement, nous uniformise. Est-ce que c’est une évolution globale et inéluctable, à ce moment-là effectivement, si c’est ça, on va perdre notre particularisme.

De toute façon, on ne peut pas arrêter l’histoire, et puis on a des enjeux aussi, parce qu’on a aussi d’autres enjeux territoriaux, qui sont des enjeux écologiques, je veux dire, qui ne concerne pas seulement les corses et les français mais qui concerne l’avenir de la planète elle-même , donc là je veux dire qu’on a également quelque choses à dire de notre côté, on a des énergies à mettre la-dessus, si on veut vraiment défendre le territoire, le territoire effectivement est tout à fait menacé, alors une menace qui est bien réel et bien physique, et qui est la menace écologique sur laquelle on doit essayer de se mobiliser, mobiliser les gens, enfin c’est ma conviction à moi. i.e. si il n’y a plus de vivant sur terre, plus de vivant sur terre, on s’entend, on s’attardera plus pour savoir d’où ils venaient…

Donc on n’a plutôt intérêt actuellement à développer des zones de résistances justement, en Corse, qu’est-ce qu’on peut faire en Corse pour résister, qu’est ce qu’on peut apporter comme valeur nous-mêmes pour un travail de restauration de l’humanité d’une certaine manière, mais on peut pas simplement arranger sa salle de bain quand les fondements de la maison sont en train de s’écrouler. Et c’est pour ça qu’on est en situation d’urgence au point de vue spatial, au point de vue planétaire, on est dans une véritable situation d’urgence, parce qu’on se rend compte que de moins en moins les gens et les politiciens raisonnent à long terme, il n’y a plus de discours à très long terme, et les gens même ne discutent plus à très long terme. On s’en qu’il y a quelque chose qui est hypothéquer sur l’avenir , on s’en quelque part on a besoin de , on va avoir besoin de redistribuer les cartes au niveau simplement, au niveau de la distribution des espaces, conservation des espaces, le respect de la nature, enfin des choses comme ça sinon on va vers une , effectivement, une survie humaine sur terre très problématique…

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